—Allez-vous-en, lui dis-je.
Je le poussai dehors. Il ne résista pas.
ETRANGES retours de la fortune et de la passion! De ces deux hommes qui aimèrent la même femme, bien que je sois l’un d’eux, je ne saurais affirmer que celui-là fut le plus malheureux dont j’ai le plus longuement conté l’histoire.
Je n’avais jamais eu pour mon rival, pour mon rival heureux, une haine profonde: il n’était pas volontairement responsable de ma misère: il ne m’avait pas supplanté. Quand son bonheur s’effrita, si ma jalousie eut des flambées nouvelles, j’éprouvai surtout pour lui de la pitié. Celle que nous aimions tous deux était morte. Des souffrances qu’elle m’avait infligées, à son corps défendant peut-être, je conservais un souvenir douloureux, mais je conservais aussi le souvenir chaud des joies qu’elle m’avait dispensées. Mon rival, mon rival désormais malheureux, ne pouvait pas trouver dans sa misère les consolations que j’avais trouvées dans la mienne: celle que nous aimions était morte; il ne pouvait plus chercher au fond de ses yeux le regard qui désarme; il ne pouvait plus espérer qu’une parole, même mensongère, même compatissante, dissipât ses doutes; il ne pouvait plus rien espérer. Plus rien. Sa misère était à jamais sans recours. La mienne? N’en parlons pas. Je n’en ai parlé que trop.
Tous deux évidemment, et chacun pour soi, nous fûmes coupables. En face de la même femme que nous aimions, chacun de nous avait cru, pour des motifs différents, qu’elle était sienne. Ni l’un ni l’autre n’avait eu le courage et la faiblesse de la forcer à se faire connaître. J’étais trop timide et trop résigné, il était trop fier et trop confiant; j’avais eu trop de franchise, et lui trop de pudeur; mon amour s’était livré trop naïvement, le sien s’était trop sévèrement dissimulé. Entre nous deux, celle que nous aimions, qu’avait-elle voulu? qu’avait-elle pensé? Lui ni moi ne le saurons jamais. Et de nous trois, puis-je même accuser celui-là plutôt que celui-ci? Et plaindra-t-on l’un plutôt que l’autre?
Dans notre pauvre aventure, la morte n’a peut-être pas eu le lot le moins enviable. Sans cet accident horrible que je ne veux tenir que pour tel, sans cet accident qui ne prouve rien, qui n’achève rien, que fût-il advenu de nous? Y avait-il au drame que nous jouions une issue qui ne dût pas être désastreuse? En éliminant le cas du mari, dont la passion ne dépendit que de la mienne brisée, que nous permettait d’attendre notre amour dangereux? Les moralistes me répondraient que l’adultère sème son châtiment. Je ne discuterai pas.
Quant au mari, je ne sais pas comment il supporte sa détresse que je vis poindre et grandir. Pendant près d’un an, je n’ai pas eu de nouvelles de lui. Tout m’incite à supposer néanmoins qu’il n’a pas recouvré son sang-froid de jadis, ni ce calme dont je comprenais que sa femme fût excédée.
Au dernier Salon, en effet, j’avais envoyé, comme je l’ai dit dès les premières lignes, un simple moulage d’étude: une femme nue, couchée sur le côté droit, les jambes ramenées le long des cuisses relevées, et le visage enfoui dans le creux des bras croisés haut, de sorte que l’on n’apercevait de sa poitrine que la naissance du sein gauche. Inconsciemment plutôt que sottement, j’appelais cela: Souvenir. Or, huit jours après le vernissage, un inconnu se jeta comme un furieux sur cette œuvre sans mérite et la détruisit à coups de marteau. Des journalistes venus m’interroger, me répétèrent les initiales du nom de ce fou, la police ne leur en ayant pas appris davantage. Je n’ai pas besoin de dire qui était ce malheureux, ni que je demandai que l’affaire n’eût pas de suites.