Sans cette affaire, je ne me serais probablement pas aperçu que j’avais fait prendre à mon modèle une pose que prenait d’habitude, décente et narquoise à la fois, quand elle se mettait au lit, la femme adorable que je pleure toujours. C’eût été de ma part imprudence et goujaterie, si je n’avais pas agi sans dessein. Il a fallu que le mari, plus lucide et pour cause, se crût outragé. Maladroit, sans le vouloir, j’ai provoqué la rage de cet homme. Je lui ai de moi-même fourni la preuve qu’il eût peut-être vainement cherchée ailleurs.
N’est-il pas superflu que je détaille à présent la couleur de mes souvenirs? Ce Souvenir, que j’exposais au dernier Salon, témoigne assez que je n’ai rien oublié, et que, le désirant, je n’oublierais rien: mon amie perdue est en moi le plus puissant de ces fantômes que chacun de nous porte au profond de sa conscience. Elle dirige, sans que je m’en rende toujours compte, le cours de mes songes. Au milieu de mes travaux, au milieu de ces travaux où j’use mes journées et déroute mes rêveries, elle est présente; elle y serait malgré moi. Je l’aimais comme je crois que je n’aimerai jamais. On n’aime qu’une fois dans sa vie avec tant d’enthousiasme et d’abandon. Si j’aime de nouveau, ce serait avec moins d’exigence et plus d’habileté. Mais pourrais-je aimer?
Hélas! si les douleurs anciennes ne disparaissent pas tout entières de nous, elles ne persistent pas davantage avec leur acuité qui nous fut chère. Elles fondent, elles s’usent, comme une falaise abrupte que lèche l’océan; elles s’arrondissent: elles deviennent de tendres et cruels souvenirs, autour de quoi montent, écument et sonnent nos agitations perpétuelles. Que répondrai-je, si, me voyant silencieux et morose, on me demande: à quoi pensez-vous?
O Mienne, Mienne! Toi que je nommais Mienne, à qui étais-tu? Quelle étais-tu? Le savais-tu seulement? Tête chérie dont je n’ai jamais connu, dont nul n’a peut-être jamais connu le secret, cœur que j’ai senti battre sous ma main tremblante, cœur fragile, cœur qui ne bats plus sous la main de personne, trésor anéanti, orgueil et désespoir de qui t’aima, ô mon amour! Voilà que je ne sais plus, moi non plus, quelle tu étais pour moi. A mesure que le temps passe, j’ai bien l’impression que je ne te vois plus tout à fait comme je te voyais, et je sais aussi que ton image peu à peu se modifiera devant mes yeux qu’en vain je ferme pour qu’elle ne me mente point. Tu m’échappas vivante. Est-ce que ton souvenir m’échappera? Se peut-il que je ne garde pas toujours neuve cette image charmante qui fut celle de tes derniers moments, celle de ta jeunesse, de ta belle jeunesse ravie? Où fuis-tu, mon amour? Où me fuis-tu? Suis-je déjà si vieux? Mienne, Mienne que j’ai mal connue, Mienne que je n’ai pas connue, vais-je déjà ne plus me reconnaître? Vais-je déjà m’étonner que ce soit moi qui porte au flanc cette blessure qui saigne?
ACHEVÉ D’IMPRIMER
EN DÉCEMBRE 1924
PAR F. PAILLART A
ABBEVILLE (SOMME).
BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON