Musée: LA TOUCHANTE AVENTURE DE HÉRO ET LÉANDRE remise au jour, traduite en prose nouvellement et publiée, avec la translation en vers qu’en fit Clément Marot et quelques autres pièces utiles ou curieuses, par Thierry Sandre.
A FRANCIS CARCO,
amicalement
et en souvenir des jours
de Jean-Marc Bernard, de Jean Pellerin
et de Paul-René Cousin,
jours heureux.
—θεδέ δέ σοι πῆμ᾽ οὐδέν, ἀλλ᾽ αὐτὸς σὺ σοί
—Un Dieu t’a fait ce mal? Non, c’est toi-même à toi.
Le 9 août 1923.
VOUS désiriez savoir ce qu’il y a de vrai dans cette aventure où mon nom fut mêlé et dont une partie de la presse parisienne s’est longuement occupée pendant au moins trois jours? Vous l’auriez su plus tôt, chère vieille grande amie qui connaissez à peu près tout de mon existence, ou tout ce qui en est avouable, même à la chère vieille grande amie que vous êtes pour moi; vous l’auriez su plus tôt, n’en doutez point, si j’avais appris plus tôt que vous désiriez le savoir. Mais, dans la soirée du jour où le scandale éclata, je quittai Paris en ordonnant à ma concierge de garder mon courrier jusqu’à nouvel ordre. Je me promettais de ne lui donner ce nouvel ordre qu’après un mois de silence: pendant un mois je voulais disparaître, être seul, être loin, je voulais ne pas déplier un journal, ne pas ouvrir une lettre, même une lettre de vous, chère vieille grande amie; et vous me pardonnerez quand vous saurez tout, puisque je suis prêt à vous en dire plus que vous ne désiriez en savoir peut-être: et vous saurez tout, parce que j’ai besoin d’un confident,—mieux: d’une confidente, car les femmes sont seules dignes, à mon avis, de porter le poids de certaines confidences.
Votre lettre m’est enfin arrivée aujourd’hui, avec une cinquantaine d’enveloppes que je n’ai pas encore décachetées. Elle m’appelle aux confidences? Mais comment n’ai-je pas songé à me réfugier tout de suite auprès de vous? J’y ai songé. C’est une pudeur qui m’a retenu, l’indispensable pudeur de l’amitié, vertu difficile dont on fit justement une déesse en des temps plus barbares que le nôtre. Il y a des secrets que la bouche refuse de révéler, même à voix basse. Ainsi chacun de nous, souvent, à l’insu de ceux qu’il aime, enferme dans son cœur de quoi composer un drame. Si l’on pouvait y voir jusqu’au fond, quelles tragédies ne découvrirait-on pas dans le cœur des moins suspects? Nous côtoyons à tout instant des abîmes, et nous sommes devant nos plus chers amis comme ces anarchistes qui ont l’air timide et cachent dans leur poche une bombe dont un rien provoquerait l’explosion.
Doit-on avouer qu’on est dangereux? On peut s’en vanter, certes, car à notre époque on est volontiers vaniteux, et vaniteux sans propos, à moins que l’on ne se montre humble sans plus de propos, autre forme de vanité; mais qui oserait avouer simplement? La franchise est terrible. Si je ne vous le disais pas, je dirais que je n’ai jamais rencontré d’homme ni de femme sincère: nous avons peur de nous faire voir tels que nous sommes, et nous préférons par scrupule ressembler à tout le monde, ou par orgueil nous mettre en scène comme des monstres que nous ne sommes pas toujours. N’étant pas meilleur qu’un autre, je serais incapable de livrer devant vous, sous votre regard, chère vieille grande amie, le secret de mon cœur. Mais je peux vous écrire ce que je me senss incapable de vous avouer de vive voix. Et je veux vous l’écrire. Aussi bien je me laisserai moins facilement emporter que si je parlais. En parlant, le mieux disposé risque d’être dupe de ses intentions, et de s’apitoyer sur son propre compte ou de se noircir à l’excès, car la parole grise, et la vérité ne peut qu’y perdre. Or je vous ai promis la vérité, et vous saurez tout de ce scandale qui vous inquiéta.
Et d’abord, il ne faut point user d’un si grand mot pour ce qui ne fut qu’un incident. Quelques journalistes se sont plu à en exagérer l’importance parce qu’ils manquaient à ce moment de sujets de chroniques. Pour moi, je ne m’émeus guère des traits que plusieurs de ces messieurs ne me ménagent pas depuis quinze ans que j’expose au Salon des pierres sculptées: ils gagnent leur vie comme ils peuvent, ces malheureux, et c’est sans méchanceté que, le plus souvent, ils déshonorent une famille ou réduisent un artiste à la misère dont ils ne sont pas sortis. La plupart d’entre eux seraient bien en peine si on leur remontrait qu’ils assument trop légèrement de lourdes responsabilités. Au reste, vais-je vous laisser croire longtemps que mon affaire fut si grave?
J’avais envoyé cette année au Salon un simple moulage, faute de temps, et aussi parce que j’étais sans goût pour tailler dans la pierre une œuvre autour de laquelle j’attendais moins de bruit. Une œuvre d’art, poème, tableau, sonate ou statue, n’est belle que si elle saigne du sang de l’artiste; nul artiste ne l’ignore et ne s’y trompe; les profanes, eux, parlent d’imagination: nous voyons autrement, mais l’ignorance de la foule nous permet de souffrir en public sans crainte d’être surpris sous le voile de l’art: et j’espérais que ma statue de cette année passerait insoupçonnable. C’était une femme, nue, couchée sur le côté droit, les jambes ramenées le long des cuisses relevées, et le visage enfoui dans le creux des bras croisés haut: étude évidente d’une torsion de buste toute en souplesse, étude sans quoi que ce fût de hardi, et l’on n’apercevait de la poitrine de cette femme que la naissance du sein gauche. Il n’y avait rien là, vous le concevez, qui pût arrêter la foule. Le temps n’est plus où Clésinger, pour s’astreindre aux convenances, ajoutait un aspic à sa Rêverie d’Amour afin qu’on la tolérât sous le nom qu’elle a toujours de Femme au Serpent. Rien ne m’empêchait d’appeler mon œuvre: Souvenir, titre modeste, et banal à souhait. Bref, une semaine entière s’écoula depuis le jour du vernissage, et ma statue n’avait été remarquée à peu près par personne, et deux critiques seulement l’avaient signalée en quatre mots comme honorable, sans plus.