Pour m’attirer l’indulgence des personnes qui ont souci de la morale publique, je n’aurais probablement qu’à déclarer que des remords m’étaient venus. Mais il n’en fut rien. Pas un seul instant je ne songeai que je poussais ou suivais mon amie dans une aventure condamnable, ou damnable, selon les opinions. J’aimais. J’étais seulement inquiet parce que je cherchais à m’expliquer les raisons de mon bonheur, parce que je ne connaissais pas assez mon amie pour accepter mon bonheur tel qu’il était, tel qu’elle me le donnait; parce qu’enfin, insatiable comme tous les hommes et déjà par surcroît exigeant comme tous les amoureux, je regrettais que mon bonheur ne fût pas plus grand. Ingratitude? Non certes. Je manquais trop de confiance en moi pour n’en pas manquer à l’égard de mon amie. Et je n’aurais peut-être pas douté d’elle si je l’avais moins aimée. L’amour est avare. Je me répétais les dernières paroles de notre dernier entretien: «A bientôt, mienne», avais-je dit. Mienne? Elle me quittait à l’instant pour se rendre auprès de celui à qui elle appartenait. Est-ce qu’il est nécessaire que je confesse qu’en aimant je venais de me découvrir jaloux?


EN vérité, oui, je fus jaloux dès le premier jour, dès la première heure, alors que j’aurais dû peut-être exulter seulement. N’a-t-on pas coutume de sourire quand on parle d’un larron d’amour? Toute une tradition littéraire veut qu’on rie d’un mari trompé, et qu’on ait des sourires complices vers l’amant. Ces sourires me blessent. Neuf fois sur dix, il y a de la douleur au fond d’un adultère. Et c’est au dixième cas que se précipitent les écrivains, parce que l’exceptionnel les attire. Ils nous abandonnent les autres, qui sont de la simple vie courante, où nous nous débattons comme nous pouvons. Mais la vie courante, quand il s’agit de la nôtre, n’est pas comique. Ou elle ne l’est que pour les étrangers. De ce déséquilibre naît le sentiment que nous avons tous d’être seuls au milieu du drame qui nous menace.

Lorsque je me retrouvai seul après le départ de mon amie, il me revint à la mémoire quelques vers d’une ballade de ce Jardin de Plaisance qui avait enchanté ma jeunesse. Je me les murmurais, tout étonné d’y découvrir un charme qui m’avait jusqu’alors échappé. Ils étaient pourtant sans éclat. Mais ils me semblaient les plus ardents du monde. Je répétais:

Adieu vous dis, ma très belle maîtresse;
Adieu vous dis, mon souverain plaisir;
Adieu vous dis, ma joie et ma liesse;
Adieu vous dis, mon amoureux désir;
Adieu vous dis, jusques au revenir.

Je pense aujourd’hui que ces vers me plaisaient tant à cause de cette insistance de l’adjectif possessif, que je n’y remarquais pas alors. Étais-je donc si égoïste? J’aimais. Je ne peux rien dire de plus. Mais je ne suis pas orgueilleux. Voilà pourquoi j’étais jaloux.

Baissons le ton et regardons les choses de sang-froid. Sans vantardise, je puis déclarer que je pouvais être fier de ma victoire. Le mari de mon amie était encore jeune; physiquement il l’emportait sur moi; il m’avait paru doux, intelligent, épris de sa femme au reste. Le caprice de sa femme était, à première vue, incompréhensible, et donc inexcusable aux yeux des personnes sévères. Comment n’aurais-je pas été moi-même étourdi par un coup si brusque? J’invoquais les raisons du passé. Oui, je me rappelais notre amourette d’adolescents. Je me disais: «On l’a peut-être mariée contre son gré. Son mari est peut-être un butor sans le laisser soupçonner. Elle est peut-être malheureuse. Il ne faut pas se fier aux apparences. Combien de ménages ne sont pas ce qu’on croirait qu’ils sont?» Je me heurtais toujours à cette hypothèse: «Elle n’aime pas son mari.» Mais je songeais au même instant qu’elle avait de lui deux garçons. Je n’admettais pas qu’une femme pût accepter d’être mère sans aimer le père de ses enfants. Et je tombais dans une perplexité profonde.

J’étais jaloux. D’avoir obtenu, même si facilement, une victoire si déconcertante, ne me satisfaisait pas. Cette femme, que j’aimais, que j’avais appelée mienne en la quittant, elle appartenait à un autre homme, qui était son maître. Elle ne voulait pas divorcer, à cause de ses enfants qu’elle voulait élever; elle ne voulait pas du moins que le divorce, s’il avait lieu, fût prononcé contre elle. Il était à présumer par conséquent qu’elle observerait à l’égard de son mari l’attitude qu’elle observait quand nous nous étions retrouvés. Elle était sa femme, elle le serait encore. Contrainte, je l’accorde; dégoûtée, j’y consens; malgré elle, je ne le nie pas. Mais aucune excuse n’empêchait... Et je serrais les poings en y songeant.

Ah! les beaux éclats de rire qu’un auteur dramatique provoquerait dans une salle de spectacle en me mettant en scène! Quelle comédie, avec ces rôles renversés: un mari qui n’est pas grotesque, et un amant qui est ridicule à force de prendre du mari traditionnel les travers dont on se gausse! Je ne sais pas si pareille comédie a jamais été représentée. Mais serait-elle vraiment si comique? Il faudrait modifier mon caractère, et me charger d’une fatuité que je n’ai pas. Car c’est la fatuité qui rend la jalousie ridicule. La jalousie humble est douloureuse. Les femmes ne l’ignorent pas, les unes pour l’éprouver par elles-mêmes, les autres parce qu’elles ont appris de quelle arme elles disposent contre ceux qui les aiment et ceux qui ne les aiment pas. Ai-je insinué que mon amie voulût jouer avec moi de cette corde? L’expression aurait trahi ma pensée.

Je n’ai pas dessein de conter au jour le jour le progrès de ma passion. Il m’y faudrait des volumes, qui n’auraient d’intérêt que pour moi. D’ailleurs, je n’en viendrais peut-être pas si facilement à bout, car je ne tiens pas registre de mes impressions quotidiennes, préférant qu’au fond de ma mémoire se dépouillent les souvenirs qui valent que je les garde.