Ainsi, à suivre de trop près ce que je prends à cette heure pour la démarche véritable de mon amour, je risquerais de déformer la vérité. Il me reste assez de souvenirs marquants en manière de jalons. Ils suffiront à qui voudra reconstituer la ligne exacte de mon aventure.
Ai-je dit trop vite, par exemple, que j’avais été jaloux dès le premier jour? C’est à présent le souvenir qui me domine. Je me revois, quittant Nice, incertain de ce qui m’attendait à Paris, mais certain déjà, sans raison acceptable peut-être, que je souffrirais. Et cependant, je dois le déclarer tout de suite, mon retour me préparait des joies telles que je ne les croyais pas possibles. Mais n’est-il pas à décider qu’elles ne me parurent si grandes que parce que j’avais eu tant d’appréhensions? Ou bien vais-je rougir d’avoir été si puéril, si délicieusement puéril? M’excuserai-je d’être arrivé si tard à l’amour avec un cœur tout neuf, ou plutôt avec une pareille naïveté? Ah! qu’il battait, ce cœur naïf, quand je vis proche l’heure où nous allions nous retrouver face à face! Je craignais tellement qu’une déception, mesquine mais cruelle, n’arrêtât mon amie!
A en juger par les apparences, mon amie menait un train assez luxueux. Elle ne m’avait encore vu qu’en représentation, dans la rue, à la promenade, ou en visite. Je n’étais pas d’une modestie exagérée en lui annonçant que mon atelier, où elle désirait me voir pour me connaître mieux, n’avait rien qui fût digne d’elle et rien du nid d’amour que ma tendresse et ma ferveur lui préparaient. Mais que dirait-elle, ou que penserait-elle, en me voyant chez moi, dans un intérieur si petit et si pauvre? Était-ce lui faire injure de présumer qu’elle pût être capable d’un mouvement de recul, ou du moins de surprise fâcheuse, devant la simplicité révélée de ma vie? Ne sont-ils pas bien rares ceux qui, sans mépriser la richesse, qui n’est pas méprisable, n’y attachent que l’importance qu’elle mérite?
Un regard me tranquillisa. J’en fus ravi au point que, perdant prudence, j’avouai les craintes que j’avais eues, car je ne sais pas dissimuler.
—Grand gosse! s’écria-t-elle. Voulez-vous vite demander pardon?
J’ouvrais la bouche.
—Tais-toi, dit-elle.
Et elle m’offrit ses lèvres.
Elle fut aussi jeune que moi. Tout sembla lui plaire, l’amuser. Le plus naturellement du monde, elle s’était installée chez moi, comme chez elle. Nul embarras, nulle affectation. J’étais content, et un peu gauche. Je parlais de tout ce qui nous entourait, j’étalais des croquis, j’expliquais. Elle hochait la tête gentiment. Elle avait l’air d’être là, non point comme une étrangère qui y venait pour la première fois, mais comme une habituée de toujours qui y serait revenue après un voyage.
Sottes appréhensions! Folles pensées! Pourquoi, devant tant de grâce charmante, me rappelai-je soudain qu’elle m’avait dit à Nice: «Croyez-le, ou ne le croyez pas, je n’ai jamais eu d’amant.» Je chassai l’affreux soupçon suscité par son aisance.