Qu’aurions-nous dit?
Le silence pesa sur notre amour douloureux. Cœur contre cœur, étroitement embrassés, nous éprouvions toute l’angoisse du bonheur inquiet que nous espérions. Ce jour-là, j’ai connu que la tendresse est voluptueuse. Noires fiançailles de l’adultère!...
TOUT un mois, je vécus dans la fièvre. On appelait jadis l’amour la fièvre blanche. Expression parfaite, mais il faut avoir été malade pour en savourer la justesse. Et je ne me dissimule pas que la plupart des hommes d’aujourd’hui comprendraient mal qu’on pût avoir comme je l’eus cette fièvre contre laquelle ils se déclarent vaccinés, s’ils ne la tiennent pas pour mythique, surannée, ou imaginaire. Ils sont bien heureux. Je ne les envie pas. J’ai tiré de mon amour des joies et des peines que je ne changerais pas contre leur sagesse.
Je ne regrette pas d’avoir eu tant de candeur ni tant d’inquiétude. J’ai vu d’assez près le néant de toutes choses dans la boue de l’Artois et dans les trous d’obus de Douaumont pour m’accorder le droit de dédaigner la sympathie des indifférents. Si mon cœur est sensible, je n’en ai pas honte. Je n’ai pas eu honte quand j’ai claqué des dents sous les tirs de barrage à R 18. Je n’ai pas eu honte quand j’ai cueilli du muguet, au mois d’avril 1915, dans le bois des Buttes, pour l’envoyer à Paris. Un homme, s’il ne fut pas soldat pendant les années mortelles, haussera les épaules. Une femme comprendra. Ce ne sera point à l’honneur de l’homme. N’est-ce pas une femme, en effet, qui nous a décrits tels que nous fûmes, tels que nous sommes, nous, les ouvriers de la guerre, dans ces lignes martelées comme nous, où nous apparaissons «tremblants, exaltés, sceptiques et résignés, exigeants, privés de tout, lourds d’une vieillesse amère et étayés d’une foi enfantine»? Toute ma génération souffrante est là peinte au vif.
Tels je nous reconnais dans cette peinture, tel je me revois dans le souvenir mouvant de ce mois de fièvre qui suivit mon retour à Paris: ce ne furent qu’alternatives d’espoirs et de craintes, de contentements et de déceptions, de volontés et de faiblesses, d’ardeurs et d’émois. Tous comptes faits, ce sont des impressions charmantes qui m’en restent. Plaisir de meubler à neuf un minuscule appartement de deux pièces qui sera le refuge et le nid, la chambre et le sanctuaire. Plaisir de chercher des étoffes, de choisir des couleurs, une lampe, un coussin; plaisir de trouver un service à thé qui ne soit pas anglais, et plaisir de le mettre à l’épreuve, gravement, à l’instant où l’on constate qu’on a oublié d’acheter des cuillères; plaisir de tout ordonner en mêmeté de goûts; plaisir d’être approuvé; plaisir d’aller au-devant d’une envie; plaisir de faire plaisir! Heures douces, heures brèves, heures puériles, je vous crois d’hier quand je vous évoque, mes belles heures, mes bonnes heures, vous qui ne reviendrez plus jamais, jamais, que dans mon souvenir.
Nous courions à travers Paris avec une imprudence tranquille. Songions-nous seulement à notre imprudence? Je n’y songeais pas et mon amie n’avait pas l’air d’y songer. Elle acceptait tout ce que je lui offrais, approuvait tout ce que je proposais, mais elle-même ne demandait rien. Je le lui reprochai.
—Ai-je le temps de désirer quelque chose? répliquait-elle.
Et elle souriait.
Je songe à présent que nous aurions pu nous faire surprendre plus de vingt fois. Nous entrions ensemble dans les grands magasins, nous en sortions ensemble. Comment n’avons-nous jamais été vus? Nous passions, nous, sans rien voir. Nous évitions quelques rues, et c’est tout. La précaution nous semblait suffisante, nous ne parlions pas de ce qui nous eût gêné.