—Il ne remarque même pas que j’ai les yeux rouges quand j’ai pleuré. Il n’a même pas remarqué que je pleurais, la première fois que...

—Je t’en supplie, dis-je brusquement.

—Il faut pourtant que tu saches...

Mais elle n’était peut-être pas si résolue qu’elle désirait le paraître.

Je n’ignorais pas qu’elles sont nombreuses, les pauvres femmes que leur mari traite comme on ne traite point une fille de rencontre, et qui ont enfanté dans la douleur, du commencement à la fin. Je n’ignorais pas qu’ils sont nombreux les hommes qui n’ont souci que de leur plaisir sans gêne.

—Si seulement j’avais eu ma mère! disait mon amie. Mais je l’ai perdue alors que j’étais gamine, et ma tante fut trop contente de se débarrasser de moi entre les mains du premier qui m’a demandée.

Je n’avais jamais reçu tant de confidences de mon amie. Toujours elle semblait préférer retarder l’instant que j’appelais de toute mon ardeur. Voulait-elle enfin m’écarter le voile que je n’osais pas toucher?

Son histoire était l’histoire de trop de femmes de ma génération, que la guerre a frappées non point dans ce qu’elles ont de plus précieux, qui est leur fils, mais dans elles-mêmes. Combien de jeunes filles n’a-t-on point poussées imprudemment au pire avenir, dès 1915, en répétant que les maris manqueraient, qu’il y aurait après la paix signée trois filles et peut-être quatre pour un garçon, qu’il était expédient de ne pas faire les difficiles ni de temporiser, et qu’un mari n’étant jamais qu’un mari, il fallait s’estimer assez privilégiée d’en trouver un, quel qu’il fût? De là tant de mariages précipités, tant d’unions désastreuses.

Pour mon amie en particulier, elle avait eu, selon sa tante, une chance providentielle. Elle avait trouvé «un mari très bien», un homme encore jeune et qui avait «une belle situation». Le 2 août, il était parti comme sous-lieutenant de réserve avec le 43ᵉ régiment d’artillerie; présent à la bataille de Charleroi, du côté de Roselies, il avait reçu à la joue gauche un éclat d’obus, dont il ne gardait qu’une fossette; mais il ne s’était laissé évacuer que plus tard, lorsqu’après la victoire de la Marne, qui se joua pour lui à Escardes et à Courgivaux, une balle allemande l’avait atteint à l’épaule, tandis qu’il se penchait hors de son observatoire de Saint-Thierry, devant Brimont. Quand il reparut, guéri, au dépôt de son régiment, on eut l’intelligence de considérer qu’il était chimiste «dans le civil», et de plus ancien élève de Polytechnique, et qu’il rendrait peut-être quelques services en aidant à fabriquer des explosifs. Dès lors sa guerre était finie. Il pouvait raisonnablement se marier. Il se maria.

—Ce n’est pas un méchant homme, disait mon amie, mais je ne l’aime pas. Que veux-tu? Je n’y peux rien. On aime ou on n’aime pas. Toi, je t’aime. Lui, je ne l’ai jamais aimé.