Mon amie s’en alla.

J’attendais son habituel:

—Tu m’aimes?

Elle ne me le dit point.


OU avais-je accepté de descendre? Où avais-je accepté de suivre mon amie? Et savait-elle où elle nous entraînait? Et le savais-je? Mais, si je l’avais su, si je l’avais soupçonné, aurais-je refusé de la suivre? Il n’est que bien trop certain que nous sommes les ouvriers de notre fortune.

Un vers me revient à la mémoire, un vers grec dont on ignore l’auteur et qui est peut-être d’Euripide, un vers profond comme un regret:

«N’accuse pas un dieu, ne t’en prends qu’à toi-même.»

Je ne suis pas assez bon lettré pour traduire plus exactement avec moins de mots. Un helléniste m’a déclaré que le texte porte, précis: «Un dieu t’a fait ce mal? Non, c’est toi-même à toi.» Que servirait ici de discuter? Il ne m’échappe pas que je voudrais retarder à ce point le torrent de mes souvenirs. Ils se précipitent à mes yeux éblouis comme se précipitèrent les événements. Quelqu’un a dit un jour pour la première fois: le tourbillon de la vie. L’expression s’est galvaudée, mais qu’elle était belle, quand elle faisait encore image! Elle était désespérante. Il faut lui redonner son sens neuf avec moi pour comprendre d’ensemble ce que devint ma vie dès ce jour-là.

Jusqu’alors j’avais peut-être l’illusion que je menais notre amour sous la seule influence de mon amie. Nous eûmes le tort de sortir de chez nous. Dans le secret, tout étouffant qu’il fût, notre amour vivait, chaud comme une rose pourpre, et nos souffrances,—je tiens à cette dernière illusion du pluriel,—nos souffrances avaient une noblesse, peut-être arbitraire, mais respectable; car deux malheureux ont droit au respect. Du jour où nous fûmes assez maladroits pour exposer notre amour aux atteintes du dehors, la catastrophe, qui avait couvé dans ce secret étouffant, devint inévitable.