Tout de suite, puisque je n’écris pas un roman de surprises, je dois rassurer et détromper: notre amour ne fut pas découvert. Je me surveillai assez pour ne jamais être suspecté ni par trop d’abandon ni par trop de froideur. Quant à mon amie, je m’aperçus vite que, loin de se tenir difficilement, du moins en apparence, entre son mari et moi, elle se dirigeait au milieu des feintes avec un art terrible. Et le mari, je me persuadai d’emblée qu’il avait en sa femme une confiance béate. Devant lui, on se sentait devant un homme honnête, correct, tranquille, et heureux. Il avait une façon parfaitement quiète de regarder sa femme. Ce n’était point suffisance de mâle, ni orgueil de maître. C’était conscience d’une situation claire et de sentiments réciproques. Il m’étonna. Il ne semblait pas être du tout le bourreau que la conduite et les propos de sa femme donnaient à supposer. Près d’elle, il se montrait attentif,—sans excès, pour ne point s’abaisser peut-être, car certains hommes pensent qu’il est déraisonnable à un mari d’avoir l’air amoureux,—mais attentif néanmoins de manière qu’un jaloux tel que moi dût s’inquiéter. Il aimait sa femme, assurément, en bon mari, en bon bourgeois, si ce terme, où je ne mets rien de péjoratif, doit mieux me faire entendre. Mais est-ce ainsi que sa femme désirait d’être aimée? Et avait-elle tort ou raison, c’est une question que je demande à ne pas résoudre, par gratitude et par honneur.

De cet homme, parce que je lui avais été préféré, je jugeai promptement que rien ne me menaçait. Il n’en fut pas de même pour le fameux beau-frère. Les deux frères ne se ressemblaient pas plus que deux étrangers. L’aîné me déplut d’abord. Autant le mari paraissait calme et, pour ainsi dire, toujours de sang-froid, autant le beau-frère se montrait toujours en éveil. Il cultivait l’ironie, une ironie assez lourde, avec une espèce de rage sournoise, cherchant à briller par des moyens brusques, taquinant sa belle-sœur à l’occasion de n’importe quoi, la détournant de tout entretien qu’elle nouait loin de lui, la prenant à témoin du moindre fait qu’il citait, la houspillant parfois assez rudement d’une plaisanterie en lui baisant la main.

—Ma chère petite belle-sœur...

Il l’appelait ainsi à tout instant. J’ignore ce que pensaient les autres de son attitude, qui était désinvolte, hautaine, et certainement forcée. Moi, j’eus l’impression très nette que le beau-frère faisait plus figure de mari que le mari. Mais je guettais en vain un geste, un sourire, un regard, un mot, qui trahît la belle-sœur: elle demeurait impénétrable. Je pouvais, et en vérité je devais conclure que mes soupçons n’étaient que rêveries d’amant malheureux. Mais n’avais-je pas d’autre part la preuve que mon amie ne trahissait pas davantage qu’il y eût entre elle et moi ce qu’il y avait?

Je m’enfonçais les ongles dans les paumes chaque fois que je l’entendais appeler son beau-frère par son prénom. Il répondait:

—Ma chère petite belle-sœur...

Et il accourait à elle.

Un soir, nous étions là, réunis dans les salons, une quinzaine d’invités: gens d’affaires pour la plupart, jeunes en général, simples et modestes, curieux de toutes choses d’aujourd’hui, même d’art. Ils m’avaient marqué de la déférence et de la sympathie.

Jadis les bourgeois se méfiaient des artistes et les méprisaient un peu. A présent, ils les admirent d’oser gagner leur vie par un jeu perpétuel qui souvent use et ne produit que des dividendes aléatoires, car ils ont compris que les artistes sont des travailleurs absolus dont l’exemple ennoblit le travail, puisque pour eux le travail est une fin et non un expédient. Et puis, les femmes sont celles que nous envoûtons, nous, musiciens, sculpteurs, peintres, poètes: elles seules savourent d’instinct avant quiconque tout ce que nous mettons d’humain dans nos œuvres; les hommes ne nous accordent leur attention qu’après que leurs femmes nous ont couronnés de leur enthousiasme: et nous avons presque tous la sottise de préférer le suffrage des hommes et de renier, comme si elle était insuffisante, l’admiration des femmes: sots, triples sots, qui prétendons au laurier noir des penseurs et des apôtres, quand il s’agit de distraire la pauvre foule de ses soucis quotidiens en l’élevant au-dessus de sa misère que l’intelligence domine, et de mériter trois brins de remerciement, si notre œuvre ne fut pas inutile!

Pour moi qui ne m’aveugle pas sur la valeur de mon œuvre, je fus, je l’avoue, flatté du petit succès que j’eus, pendant quelques minutes, chez mon amie. C’est de ces instants que nous tirons la force de persévérer et de grandir, même lorsque nous sommes d’un génie médiocre. Et mon amie avait l’air d’être satisfaite.