Comment résister? Je fermai les yeux. Je les fermais toujours. De tels baisers anesthésient.
A distance, quand je rapporte mes faiblesses, dont je ne rougis d’ailleurs point parce que je suis seul en face de ce papier, deux images de moi se lèvent en même temps devant mes yeux: je me revois, quelques années plus tôt, le 25 septembre 1915, devant Souchez; j’étais adjudant; trois minutes, pas davantage, après notre bond hors des parallèles de départ, les deux officiers de ma compagnie tombaient, fauchés au milieu de la première vague d’assaut par une mitrailleuse; la panique était imminente; je criai; je courus en avant, le fusil haut; les débris de la compagnie me suivirent; nous ne nous arrêtâmes que cinq cents mètres plus loin; il parut par la suite que ma compagnie avait entraîné le succès de tout le bataillon; je fus nommé sous-lieutenant. Et puis je me revois à genoux devant mon amie, tremblant de la perdre, humble et près de pleurer. J’ai été ces deux hommes, et celui-ci peut-être à cause de celui-là. Et le contraste n’est peut-être pas si extraordinaire.
La réponse de mon amie n’avait pourtant rien qui forçât la conviction.
—Tu ne me connais donc pas?
Je ne souffrais que de ne pas la connaître. Sa réponse, qui me ramenait au centre douloureux, me sembla néanmoins l’unique réponse souhaitable.
—Mienne! murmurai-je.
—Tienne, oui, tienne, je suis tienne, tu peux le dire, tu peux t’en vanter, mon grand, mon pauvre grand chéri, je ne suis tienne que trop.
—Tu regrettes?
—... que trop, parce que je souffre de te voir souffrir ainsi pour des fantômes, pour des souffles, pour des riens. Donne-moi tes yeux, regarde-moi, regarde les miens, regarde au fond: il n’y a que toi dans mes yeux et au fond de mon cœur. Je n’ai jamais aimé que toi, je n’aime que toi. Quand on a le bonheur d’être aimée de la façon que tu m’aimes, de la façon que je désire que tu m’aimes, mon Mien, crois-tu qu’on puisse aimer ailleurs? Quelle femme faudrait-il être?
—Mienne!