—Notre amour est assez malheureux, mon grand. Ne le tourmente pas davantage. Ne sois jaloux de personne, tu n’as rien à redouter de personne, c’est toi que les autres, tous les autres ont à redouter. Tu n’es sans doute pas très heureux, mon Mien, et je le comprends, puisque je souffre autant que toi de tout ce qui nous sépare, mais ta Tienne, sache-le, sache-le bien, mon grand, ne fait et ne fera jamais le bonheur d’aucun autre.
On ne réplique pas à de pareilles déclarations. Le sang-froid et le vocabulaire courant abdiquent ici. Je me tirai d’embarras en souriant de gratitude, et je récitai à mi-voix:
—Je suis jaloux, Psyché, de toute la nature...
—Ne le sois pas surtout de mon beau-frère, mon Mien. Il n’a pas droit à tant d’honneur.
Comme plusieurs fois déjà, je retrouvais dans ses derniers mots l’écho de paroles que j’avais prononcées devant elle. Le faisait-elle à dessein, ou non? Dans les deux cas, ne m’abandonnait-elle pas une preuve que j’avais sur elle assez d’influence pour que ses pensées fussent de la même nuance que les miennes?
Je m’aperçus alors que notre entretien s’était engagé dans une autre direction que celle que j’avais résolu de lui faire prendre. Dès son arrivée, mon amie, trompée par mes réticences, avait cru que je lui reprochais d’être allée avec son beau-frère à la Comédie-Française. Or je lui reprochais plus encore le goût qu’elle avait pour le bal et les réunions où hommes et femmes se frôlent, goût dont elle ne m’avait jamais parlé, goût donc qu’elle condamnait ou qu’elle présumait coupable. Je le lui dis enfin.
—Pourquoi t’émouvoir de si peu? répliqua-t-elle.
—Il m’est désagréable que des hommes te tiennent dans leurs bras.
—Dans leurs bras? Mais non, mon Mien. Quand on danse, on a des soucis différents, ne serait-ce que de danser en mesure, ce qui est parfois laborieux.
Et elle riait de malice.