—Bon, bon, dit la mère Trébuc rassérénée, mais ne t’amuse pas.

—Là, je les mets.

Mousseline rangea le polissoir, se regarda une dernière fois dans la glace de sa table de toilette, se planta devant sa mère, lui posa les mains sur les épaules, et, très tendre:

—L’est belle, ta fille?:

La mère éclata de rire, pour ne pas avouer.

—Allons, dépêche-toi, grande gosse! conclut-elle en dénouant l’étreinte.

Et Mousseline se dépêcha, non sans reprendre aussitôt une autre chanson, qui chantait que c’est jeune et que ça ne sait pas, tandis que la mère Trébuc souriait d’aise.

III

UN gardien de square a dans la matinée assez de loisirs pour s’abandonner à toutes les réflexions qui peuvent le solliciter au hasard de sa promenade monotone. Le père Trébuc, lui, n’étant plus jeune et ayant voyagé, ruminait de préférence des souvenirs.

Ses souvenirs! Ils n’intéressaient presque plus que lui. C’était une autre raison pour qu’il s’y attachât. Longtemps, il les avait ravivés devant des camarades, chez le marchand de vins de la rue Boursault, à l’heure de l’apéritif, ou le soir, dans la loge étroite de la rue Legendre, pour des amis venus prendre le café ou pour les domestiques de la maison qui l’écoutaient habilement. Madagascar et la Chine intéressaient les gens autrefois, avant 1914. Lorsqu’on vivait en paix et qu’on était assuré de ne pas connaître ces jours de 1870 déjà si lointains, si nébuleux, si préhistoriques, on considérait avec respect le père Trébuc qui s’était battu contre des sauvages, qui avait tiré des coups de fusil, donné l’assaut à l’arme blanche, brûlé des villes, et commis maintes autres prouesses dont on s’égayait sans insister, à cause des enfants. Mais, depuis 1914, le prestige du père Trébuc avait disparu. Le père Trébuc s’en rendait compte. Il ne parlait plus de ses guerres. N’ayant fait que celles-là, malgré son regret d’être né trop tôt, il ruminait tout seul ses souvenirs démodés. Ils étaient de sa jeunesse. Le père Trébuc n’en exhalait pourtant aucune amertume.