—Il n’avait qu’à le dire, maugréait madame Loissel, ce nigaud, qu’il l’aimait!

Elle n’en démordait pas, malgré les apparences, qui étaient contraires. Et elle promettait à la mère Trébuc que Mousseline reviendrait. Mais elle ne savait pas tout ce que savait la mère Trébuc, qui hochait la tête tristement, et qui ne répétait pas à son mari les propos rassurants de madame Loissel.

Néanmoins, à l’heure du courrier, la mère Trébuc se hâtait de passer en revue les enveloppes. Quand le père Trébuc était présent, il la regardait et ne disait rien. Elle ne disait rien non plus. A quoi bon parler? Espéraient-ils, croyaient-ils, pensaient-ils que Mousseline écrirait?

Une longue semaine s’écoula sans que Mousseline donnât signe de vie.

—C’est une Trébuc, se dit le père Trébuc. Elle n’écrira pas.

XXXVII

TOUS les matins, vieille habitude prise en son temps de marsouille, le père Trébuc brossait lui-même son képi, son pantalon et sa tunique. Tous les matins, il regardait avec plaisir, en les soulevant l’une après l’autre pour brosser l’étoffe où elles s’appuyaient, ses trois médailles: celle de Madagascar et celle de Chine, témoignages de ses randonnées et de ses prouesses, et la Militaire, récompense de quinze années de devoir accompli sans défaillance.

Mais, quand on s’est pris dans l’engrenage des pensées noires, on ne s’en tire pas à volonté. Depuis que le malheur était entré chez lui, le père Trébuc ne regardait plus ses médailles avec le même plaisir. Elles lui semblaient dérisoires. Que signifiaient ces marques de bravoure ou de constance sur la poitrine d’un homme déshonoré?

Il songeait:

—Va les gagner loin de ton pays, dans la brousse ou dans le bled, d’où tous les camarades ne sont pas revenus. Va risquer ta peau ou ta santé. Reviens. Continue d’être dans le civil ce que tu fus dans le militaire: un brave homme, un honnête homme, un homme consciencieux. Fais des enfants. Surveille-toi, prive-toi, use-toi, pour qu’ils deviennent comme toi braves, consciencieux et honnêtes. Par un matin tel que celui-ci, tu te réveilleras, le cœur sombre, la bouche amère, et dégoûté de tout.