—C’est difficile, Monsieur Forderaire. Après un coup comme ça...

—Là! ça y est! exclama monsieur Forderaire. Vous allez me servir vos tartines du vieux temps, l’honneur de la famille, le devoir trahi, que sais-je? Je vous connais, père Trébuc. Je n’en ai pas l’air, mais je vous connais mieux que vous ne pensez. Et je sais ce que vous pensez. Tenez, vous pensez comme on pensait au siècle dernier et comme on ne pense plus nulle part, même à Landerneau.

—Dame!

—C’est vrai. La guerre a déferlé sur le monde sans vous toucher. Tout est sans dessus dessous, et vous ne vous en apercevez pas. Voulez-vous que je vous dise? Voilà votre faute, si c’en est une, car ce n’est pas votre faute si le monde s’est relâché, avec la guerre, comme il s’est relâché. Seulement, pendant que votre femme, qui est aussi une femme de l’autre siècle, ne sortait pas de sa loge, et que vous vous confiniez, vous, dans l’atmosphère de quiétude toute bucolique de votre square, votre fille a grandi dans un milieu différent.

Monsieur Forderaire assujettit derechef son binocle. Le père Trébuc était rouge d’émotion. Il voulut répondre. Il répondit:

—Dame, Monsieur Forderaire, on est comme on est. Je suis un vieux soldat breton.

—Précisément. Mais votre fille est une jeune Parisienne de 1923. Il faut comprendre. Les enfants d’aujourd’hui se libèrent plus tôt qu’autrefois de la tutelle des parents. La vie est devenue plus rapide, mon pauvre père Trébuc.

—Je comprends, je comprends, murmura le père Trébuc, mais c’est dur quand même.

—Je vous le répète, secouez-vous, mon ami, vivez avec votre époque. Secouez-vous!

Il tendait la main. Le père Trébuc la serra vigoureusement.