—Ça va.
Presque jamais ils n’en disaient davantage. Presque toujours, au même instant, un moteur se mettait à ronfler, et le contrôleur, sortant du poste, criait:
—Allons, père Trébuc! Quand vous voudrez!
Deux baisers. Deux adieux. Mousseline bondissait sur la plate-forme de l’autobus. Un coup de timbre. La voiture démarrait. Mousseline était partie.
Le père Trébuc la suivait de yeux, et rentrait dans son square.
IV
PARMI tous ses locataires, la mère Trébuc avait une estime plus profonde pour madame Loissel, qui n’occupait qu’une chambre au sixième.
Madame Loissel portait en hiver un manteau de loutre très fatigué et, quand la saison l’y obligeait enfin, des robes qui avaient apparemment été des robes d’un certain prix. Mais, comme les souvenirs du père Trébuc, les robes de madame Loissel étaient fort démodées. Et l’on s’étonnait qu’ainsi vêtue madame Loissel ne semblât pas grotesque. Est-ce à cause de ses yeux douloureux? Elle imposait, bien qu’elle ne fût pas fière.
Jadis,—elle disait jadis, elle ne disait pas autrefois,—elle avait été une femme heureuse. Avec son mari et son fils, elle avait habité au premier étage de cette maison où elle n’occupait plus qu’une chambre au sixième,—la chambre de sa cuisinière de jadis. Le mari avait réalisé une fortune suffisante pour que le fils n’eût rien à craindre d’un avenir qui s’annonçait facile. Mais le fils, mobilisé dès le troisième jour de la guerre, était tombé à Morhange. Découragé, le père avait négligé ses affaires, vendu son fonds, et, touché au plus vif, renonçant à tout, était mort finalement quand il sut que la révolution russe lui arrachait la quasi totalité de ses revenus. Mal conseillée au milieu de sa peine, madame Loissel se trouva soudain ruinée, ou peu s’en faut, et seule. Elle continua de vivre sans comprendre comment ni pourquoi. Elle ne parlait jamais de son bonheur anéanti. Elle évitait les autres locataires, dont elle n’attendait rien. Elle ne faisait exception que pour monsieur Daix, qui s’était battu pendant trois ans et n’avait rapporté de la guerre que l’un de ses bras.
Avec la mère Trébuc, qui l’avait connue au temps de sa splendeur, elle causait aussi volontiers, parce que la mère Trébuc était une brave femme, honnête et serviable.