On estimait que la petite Mousseline ne méritait pas moins. On ne savait pas au juste si elle était mariée ou si elle ne l’était pas. Mais, même pour ceux qui ne supposaient pas qu’elle fût mariée, la fille des Trébuc récoltait, enfin, après assez d’épreuves, les fruits légitimes de sa persévérance et de son honnêteté.

—Ces Trébuc, disait-on seulement, comme ils sont cachottiers!

—Ce sont de braves gens, rectifiait un autre: des modestes, voilà tout, qui ne veulent pas éblouir de leur bonheur le pauvre monde.

Déjà l’on expliquait de cette façon les allures plus dégagées, plus libres, et voire parfois hardies, que le père Trébuc avait prises depuis quelque temps. Et si un jaloux se montrait étonné ou que Mousseline ne vînt pas chez ses parents ou que les Trébuc demeurassent concierges, on lui répondait:

—Je vous répète qu’ils ont du tact. Mais, un jour, vous verrez, ils s’en iront sans tambour ni trompette, pour aller vivre avec leur fille, et ils auront des domestiques, et une auto, et tout le diable et son train.

A preuve, on citait le témoignage de mademoiselle Jeanne, femme de chambre des Baquier, qui avait demandé de servir comme femme de chambre chez mademoiselle Trébuc.

Le père Trébuc laissait dire. Des propos flatteurs lui revenaient aux oreilles. On n’osait pas lui poser des questions trop directes, car il souriait d’un air malin en regardant les gens. Il souriait, ce qui était un aveu délicat. Au reste, chacun pouvait observer que, depuis le mois de juillet, le père Trébuc paraissait moins vieux, moins voûté, plus allègre. Dans le petit café du coin de la rue Boursault, où il buvait plus que de coutume, ne se contentant pas comme autrefois de son classique vermout-cassis, qu’il faisait suivre d’un picon-citron ou d’un deloso-suze, bien qu’il se préparât en outre, chez lui, avant chaque repas, un solide pernod, il pérorait pour toute la salle à l’occasion du moindre événement. Une telle attitude en dévoilait plus que le père Trébuc n’en voulait avouer.

On ne parlait plus guère dans le quartier du scandale récent causé par l’arrestation du docteur Aubenaille. Le succès de mademoiselle Trébuc occupait davantage les esprits. Et il n’était presque personne qui rappelât ou se rappelât que, six mois auparavant, la petite Trébuc avait disparu, de manière assez mystérieuse, en compagnie d’un blanc-bec de violoniste. Pour beaucoup, le père et la mère Trébuc cessèrent d’être le père Trébuc et la mère Trébuc. Mademoiselle Jeanne fut l’une des premières à dire désormais Monsieur Trébuc.

Le père Trébuc souriait. Évidemment, lorsqu’il était seul avec sa femme, tête à tête dans la loge, et que, commentant la situation, qui était troublante, il rêvait tout haut en dégustant son pernod, il se plaignait encore que Mousseline continuât de ne pas donner signe de vie à ses parents. Mais ses rêves l’emportaient, et il pensait que Mousseline préparait en secret un grand coup, qu’elle ne reviendrait qu’au moment où tout serait prêt, et qu’ils auraient alors, et enfin, le père et la mère Trébuc, qui avaient tant souffert, leur revanche et leur récompense.

—Tu verras, disait-il, tu verras. Tu ne crois pas?