La mère Trébuc rangea son plat d’huîtres dans le bas du buffet.

Elle était accoutumée aux générosités du sénateur. Monsieur Marsouet ne venait que bien rarement chez les Baquier sans prélever au passage, pour les Trébuc, quelque chose des friandises qu’il apportait aux Baquier. Il venait ainsi deux ou trois fois par semaine. Il montait, s’annonçait pour le déjeuner, donnait ses ordres, s’en allait, parfois seul, parfois accompagné de mademoiselle Baquier, qui était une grande et svelte femme proche de la trentaine, puis reparaissait à midi et demi.

Mademoiselle Baquier avait un collier de perles, un manteau de zibeline, trois ou quatre robes et autant de chapeaux par saison, une cuisinière et une femme de chambre. Elle demeurait avec ses parents. La mère saluait des yeux le concierge. Le père, vieillard discret, était un ancien sous-chef de bureau du Ministère de la Marine. Monsieur, madame et mademoiselle Baquier vivaient de la pension de retraite de monsieur Baquier. Monsieur Marsouet les aimait fort. Mais, comme mademoiselle Baquier ressemblait de façon frappante à monsieur Baquier, on n’y avait rien à redire, car monsieur Marsouet, sénateur et gendre d’un ministre, avait deux fils, tous deux députés, qui ne venaient jamais rue Legendre.

La mère Trébuc, dont l’admiration pour madame Loissel était profonde, et qui ne se plaisait pas aux commérages, ne disait rien à personne des Baquier, ni de monsieur le Sénateur, qui avait des libéralités irrésistibles.

Aussi, délivrée du sénateur, ne se perdit-elle pas en réflexions. Un souci plus important la rappelait là-haut, au sixième, chez madame Loissel, femme pauvre et digne. Elle y monta sans retard, par l’escalier de service.

VII

REPROCHERA-T-ON à la mère Trébuc la complaisance, ou l’indifférence si l’on préfère, qu’elle montrait quant à la famille Baquier, alors qu’elle n’avait que sévérité pour les bonnes du sixième étage, et, particulièrement pour mademoiselle Jeanne, femme de chambre de ces Baquier? Mais on perdrait de vue que la mère Trébuc était concierge à Batignolles, dans le quartier de l’église Sainte-Marie, encore qu’il soit un peu partout commun qu’on ait moins de faiblesse à l’égard de ses inférieurs qu’à l’égard de ses supérieurs. Et la mère Trébuc n’était pas un personnage d’exception.

Ce quartier de l’église Sainte-Marie, à Batignolles, est provincial en diable. Il n’a pas le pittoresque de certaines rues du vieux Paris, car il n’est pas vieux, ni l’air de fièvre des quartiers populaires de Grenelle ou de Montmartre où grouille tant de misère ardente, ni davantage le calme attristant des larges avenues des quartiers riches. Batignolles n’est ni riche ni pauvre, ou cache ses riches et ses pauvres, qui semblent se rejoindre en une médiocrité uniforme. On n’oserait pas s’y faire construire un hôtel, par pudeur; et on n’y a jamais ouvert commerce d’arlequins. On y compte sans peine les communistes et les royalistes: on y est en masse républicain modéré. On y compte aussi les chapeaux de soie et les casquettes: le melon domine. C’est un quartier de petits bourgeois, de petits rentiers, de petits fonctionnaires; et la prostitution même ne s’y étale pas. Cela sent la province, la ville d’importance moyenne. Ce n’est ni beau, ni laid. Mais, les maisons n’y étant pas surpeuplées, tous les gens du quartier se connaissent entre eux, ou à peu près, au moins de vue, se regardent, souvent sans se saluer, se jugent à la mine, s’épient, se surveillent. Ainsi le scandale y est-il très rare, puisque chacun ne s’évertue qu’à l’éviter.

Pareille à toutes les concierges des Batignolles, qui ne sont ni arrogantes comme dans le XVIᵉ arrondissement, ni tracassières comme dans le XIXᵉ, la mère Trébuc, née bretonne et devenue batignollaise, avait à la fois les vertus et les défauts des Batignollais. L’air autour de l’église Sainte-Marie est paisible. La mère Trébuc, qu’il séduisit parce qu’il ne la violenta pas, n’avait pas eu de peine à s’y habituer. Tout de suite le quartier des Batignolles lui était apparu comme le quartier idéal.

Quant au père Trébuc, qui avait roulé par le monde et qui de temps en temps allait se promener au hasard à travers la capitale, il ne revenait jamais chez lui, rue Legendre, sans se réjouir d’être gardien du square des Batignolles plutôt que des Buttes-Chaumont ou du Parc Monceau. Ici, parmi trop d’élégances et de richesse, la vie eût été trop difficile, car il ne faut pas offrir à une enfant de pauvres, tout honnêtes qu’ils sont, le spectacle du luxe inaccessible. Et là, aux Buttes-Chaumont, par exemple: