—Bien le bonjour, Monsieur Jaulet, cria-t-il à un locataire qui rentrait, comme s’il voulait que son salut lui arrivât, malgré la porte fermée.
—Il est gentil, ce petit, ajouta-t-il pour sa femme, et d’ailleurs sans conviction.
—Il est jeune, répondit la mère Trébuc, sans accent.
Celui qu’ils jugeaient en ces termes était monsieur Rodolphe Jaulet, le petit locataire du quatrième, comme ils disaient en abrégeant, car plutôt il était en pension chez les Mujol, locataires du quatrième à gauche, lesquels, vu la difficulté des temps, avaient pris un pensionnaire depuis l’armistice; mais monsieur Rodolphe Jaulet n’était chez eux que depuis trois mois.
Cependant, presque sur les talons de monsieur Jaulet, Mousseline rentra. A point nommé: la mère Trébuc emplissait de potage son assiette, la dernière.
—A table, Moumousse.
Et ce fut un repas du soir pareil au repas de tous les soirs, modeste, plus riche en légumes qu’en viande, avec du pain à la livre dont Mousseline mangeait peu, avec du vin rouge pour le père Trébuc, de l’eau rougie pour la mère, et de l’eau pure pour la fille. Mousseline contait les événements de sa journée, le père Trébuc les siens. Parfois, la mère Trébuc intervenait, mais la conversation appartenait surtout au père et à la fille. La mère les servait. C’était ce que la plus vieille tradition littéraire appelle un repas familial.
Et ce fut ensuite la soirée ordinaire, sans visiteur toutefois, une soirée familiale. La mère Trébuc lavait la vaisselle, Mousseline n’ayant que le droit de desservir, de plier les serviettes et la nappe, qui était à carreaux bleus et blancs, et de remettre sur la table le tapis que madame Loissel leur avait donné avant la guerre. Le père Trébuc allumait sa pipe, étalait son Journal sur la table, lisait, s’interrompait pour lire à haute voix ou pour commenter un article intéressant. Mousseline, en face de lui, lisait aussi, mais un livre, de la bibliothèque municipale, ou bien elle cousait. Au dessus d’eux, le gaz sifflait dans le manchon.
Ainsi jusqu’à neuf heures. Alors Mousseline se levait, rangeait son ouvrage ou son livre, embrassait son père et sa mère, leur souhaitait une bonne nuit, allumait une lampe à pétrole, la prenait, et montait se coucher, au sixième.
—Bonsoir, la Fille, répétait le père Trébuc, qui allait fermer la porte de la rue.