—En voilà une, songea-t-il, qui a dû en siffler, des pernods, bien épais, avant la guerre.
La mère Chateplue pérorait pour toute la salle sans s’adresser à personne, selon son habitude.
—Ah! ah! ricanait-elle. Y en a qui se le roulent et qui font les fiers, et y en a qui se baladent dans des autos de sénateurs, et y en a qui se carapatent en taxi avec des petits jeunes gens. C’est pas pour dire, mais y en a qui en feront une gueule, quand ils rentreront à la maison. Tu parles d’un tremblement de terre! Je donnerais bien deux ronds pour y être. Y en a qui feront bien de la fermer: on n’a pas les yeux dans sa poche. Chacun son tour. Non, ce que je rigole!
La mère Chateplue se tapait sur les cuisses. Mais nul ne lui répondit. On ne lui répondait jamais. Elle buvait, elle lâchait quelques ordures, elle buvait derechef, et s’en allait. La comédie recommençait tous les soirs. Elle ne faisait rire que les clients de passage, ou scandalisait les vieilles dames qui demandaient à la patronne un timbre de vingt-cinq et se hâtaient de fuir.
Le père Trébuc, lui, entendit, ce soir-là comme les autres soirs, machinalement. Il prenait d’ailleurs au jeu la place que Potonnot quittait, désigné par le sort. Il joua, et gagna. Les consommations réglées, il emportait un bénéfice de sept francs quarante, sept francs quarante pour la réserve secrète de l’armoire à glace et le mariage de Mousseline.
—Dis donc, Potonnot, fit-il, tu sais ce que tu as promis? Je veux goûter à ton pernod, moi. Mais si c’est qu’un ersace comme les autres, tu payeras une tournée de vermout!
—Et si c’est du vrai?
—J’en offre une bouteille aux amis, affirma le père Trébuc.
Ils se serrèrent les mains pour sceller le pacte. Et le père Trébuc donna le signal du départ.
—A la soupe! fit-il. J’ai la dent, moi, ce soir.