— Mais non, mon colonel. Le soulèvement des Beni-Aïn était facile à prévoir et à prévenir. Rappelez-vous que les montagnards de l’Aurès se sont déjà soulevés pendant la grande guerre : la répression fut immédiate et, en France, on l’ignora. Aujourd’hui, l’Islam, exaspéré par l’Angleterre et attisé par la Russie, cherche à se délivrer. Voyez l’Égypte, voyez l’Inde. Nous verrons la Tunisie, le Maroc, toute l’Algérie peut-être, pour le seul profit de l’Allemagne qui, cachée dans la coulisse, s’amuse de nous énerver ainsi sans risquer autre chose qu’un peu d’argent.
— Hé ! mon ami, la République n’ignore pas, je pense, ce que vous n’ignorez pas ? Faites-lui confiance. Elle a conquis l’Islam par une politique d’humanité plutôt que par les armes : elle saura garder sa conquête. On a beaucoup exagéré l’importance de cette guerre du Sud-Algérien, parce que nous avons été surpris. Au fond, ce n’est qu’un soulèvement de trois ou quatre tribus : pour nous, une promenade militaire, quand notre corps expéditionnaire sera prêt. Ça ne vous tente pas, Joussert ? Je regrette quant à moi qu’on n’ait pas besoin de colonel : je reviendrais peut-être de là-bas avec les étoiles, tandis qu’ici je ne peux plus rien espérer, et pourtant je ne me plains pas.
Ils étaient arrivés au tournant de la rue. Le colonel tendit la main au capitaine.
— Au revoir, Joussert. Vous allez à gauche ?
— C’était sans le vouloir, fit-il de suite.
Et il sourit à son jeu de mots. Mais, afin de ne pas se séparer du capitaine sur une plaisanterie, il ajouta, sans transition :
— L’adjudant de semaine m’a dit qu’on avait conduit un de vos hommes aux locaux disciplinaires. Rien de grave ?
— Non, mon colonel. Rien.
— Au revoir.
Le capitaine Joussert joignit les talons et salua, réglementairement.