IX

Le capitaine Joussert, commandant la 5e batterie, n’était ni aussi prétentieux que l’affirmait une fois par jour à sa femme le lieutenant Calorgne, ni aussi entier que l’imaginait son colonel. Devant ses supérieurs, il gardait un air d’indépendance qui ne plaisait pas à tous, et qu’il avait rapporté de la guerre, où souvent il avait dû prendre des décisions contraires aux ordres de ses chefs. Devant ses subordonnés, il était presque toujours plein d’indulgence et de bonhomie : il savait de quel dévouement, de quel courage, de quelle patience s’étaient montrés ses hommes pendant la guerre ; et si, la guerre finie, il ne commandait plus qu’à des hommes dont il n’avait qu’à préparer l’instruction en vue d’une guerre future, que tout le monde en France et lui-même espéraient à jamais impossible, il songeait, lui, avec quelques autres, que l’impossible parfois se réalise et il préparait, non sans une infinie compassion, en vue de cette future guerre impossible, les jeunes soldats que l’administration lui confiait. Le capitaine Joussert, officier né de la guerre et formé par elle, car il avait à peine vingt ans le 2 août 1914, était officier comme certains sont prêtres. C’est pourquoi, bien que sans morgue, il tolérait difficilement les préjugés et les scrupules de son lieutenant, le lieutenant Calorgne, serviteur zélé, mais serviteur trop zélé.

Qu’on ne s’y trompe pas : le colonel aimait à taquiner le capitaine Joussert, en l’appelant, avec une pointe d’ironie, disciple de Maurras ; mais, si de jeunes officiers français ne cachent pas leur désir ardent d’être les officiers d’un pays où l’ordre ne soit pas constamment menacé et dont le sort ne soit pas à la merci d’une clique politique jouant, pour son profit, des hasards du suffrage universel, le capitaine Joussert, tête de mathématicien et cœur prompt à s’émouvoir, rêvait avec plus de calme, sinon plus d’amour, d’une France grande, forte, respectée, et par là même inattaquable. Jeune lui aussi, il observait curieusement les jeunes recrues qu’il avait à instruire. Il cherchait en eux les traces du destin misérable de leurs pères et de leurs frères aînés, et quelle âme leur avait forgée le temps de guerre où d’enfants ils devenaient hommes, et de quel avenir ils rêvaient, eux, pour leur pays sauvé du désastre. Tête de logicien et cœur pitoyable, le capitaine Joussert ne se résolvait à punir qu’à la dernière extrémité.

— Punir ! disait-il. Punir, quand demain ils se feront tuer sans broncher !

Un tel capitaine, on l’admettra, ne pouvait pas accepter les yeux fermés l’affaire Panouille. Il connaissait Panouille pour un canonnier qui tenait avec soin son attelage et qui ne s’était jamais fait remarquer.

— Un de ces hommes qui nous arrivaient du dépôt, se disait-il, ravitaillaient de nuit la batterie en position, et, quinze jours plus tard, étaient pulvérisés sur leur cheval par un 105, sans que le capitaine eût vu, même une seule fois, à la lumière du soleil, leur bonne figure tranquille et résignée.


Le capitaine Joussert avait décidé qu’il interrogerait Panouille, l’après-midi, en présence du lieutenant.

— Vous ne parlerez, Calorgne, que lorsque je vous prierai de parler. Cet homme est un simple. Ne l’intimidons pas, si nous voulons qu’il s’explique.

— Il n’était pas si timide, ce matin, mon capitaine.