— Donne vite.
Et, son journal enfoui dans la poche de son pantalon de treillis, il courut s’enfermer au fond de la cour.
L’Ami du Peuple avait monté en épingle la nouvelle qu’il tenait du maréchal des logis Faituel et qu’il déclarait tenir d’un groupe de canonniers exaspérés.
Des titres, en caractères énormes étalés sur la largeur de deux colonnes, en bonne place, en première page, annonçaient :
LE CAPITALISME AUX ABOIS
UN CRIME A LA CASERNE
Un soldat qui refusait de partir pour le Sud-Algérien est assommé par les officiers.
Et l’incident de la veille, qui avait été pour la batterie de Panouille un gros événement et qui ne l’était déjà plus, devenait un drame effroyable. Le canonnier Panouille, désigné d’office pour le Sud-Algérien, parce qu’on le considérait au régiment comme un homme dangereux, avait refusé de partir et répondu : « Non, je n’irai pas me faire tuer pour le capitalisme bourgeois. A bas la guerre ! » Sur quoi, une immonde brute à deux ficelles, alcoolique et affiliée aux bandes réactionnaires et cléricales de l’Action française et de l’Écho de Paris, avait assommé le courageux Panouille à coups de cravache. Le capitaine, qui assistait à cette scène d’ignoble sauvagerie, dont tout le prolétariat devrait s’alarmer, n’était intervenu que pour commander à deux canonniers de tenir la victime sanglante, qui, à chaque coup de cravache reçu, répondait : « A bas la guerre ! » Pas un seul canonnier n’avait obéi au commandement du sinistre capitaine. On avait dû appeler deux sous-officiers, vils flicards. Déjà toute la caserne était sur pied. Des rassemblements se formaient sous les fenêtres du bâtiment A. Des cris montaient vers les assassins casqués. Le poste de police avait pris les armes. Et c’est au milieu d’une escorte de fusils, mais aussi de cris de protestation, que le canonnier Panouille, martyr du prolétariat et victime du militarisme, le visage tuméfié et l’œil droit probablement perdu, avait été transporté par quatre traîtres à la prison régimentaire. Le comité de direction de l’Ami du Peuple, estimant la mesure comble, terminait le récit de ce drame symptomatique en engageant le prolétariat ouvrier et paysan à se lever contre les assassins du camarade Panouille et en adressant aux soldats ce conseil viril : « Imitez le canonnier Panouille, exemple de conscience humaine. Refusez de partir pour la boucherie du Sud-Algérien. Le Sud-Algérien aux Sud-Algériens ! A bas la guerre ! »
Cette fois, le gros événement de la veille, qui n’avait ému que le deuxième groupe, courut tout le quartier. En moins d’une heure, les trois groupes du régiment étaient en effervescence. Dans toutes les chambres, aux écuries, à la cantine, dans les bureaux, dans la cour, au parc d’artillerie, officiers, sous-officiers et canonniers, ne s’entretenaient que de Panouille. Il n’était peut-être pas entré au quartier, par les soins du cycliste, plus de trente exemplaires de l’Humanité et de l’Ami du Peuple, qui avaient circulé promptement, et le cycliste du colonel regrettait sans doute de n’avoir pas acheté tout le stock de journaux de la gare. Mais il n’était plus personne, quand le trompette de garde sonna la soupe, qui ignorât au quartier l’aventure de Panouille.
Un officier l’ignorait pourtant, ou du moins l’ignorait sous la forme où les autres la connaissaient : c’était le capitaine Joussert, qui signait les paperasses du rapport quotidien. Le lieutenant Calorgne ne s’était pas encore présenté au bureau, et les fourriers travaillaient autour du capitaine, lequel ne signait rien sans avoir exigé les explications d’usage.
Mais le capitaine Joussert n’ignora plus longtemps ce qui troublait la vie monotone du quartier. Un planton lui apporta une enveloppe cachetée.
— De la part du colonel, mon capitaine.