— C’est toi !
Brusque, Panouille, dressé, saisit sa gamelle et, de toutes ses forces, la lança vers Rechin.
L’autre reculait. Il s’effaça. La gamelle alla tomber aux pieds de l’adjudant de semaine.
— Bon Dieu ! fit Panouille.
XIV
Les révélations de l’Humanité et de l’Ami du Peuple avaient moins ému les hommes que les officiers. Les hommes, qui s’étaient instruits auprès de leurs camarades de la 5e batterie, savaient que l’incident Panouille se réduisait à peu de chose et que les journaux exagéraient. Certes, chacun possédait de l’incident une version qui n’était ni celle du capitaine Joussert, ni celle du lieutenant Calorgne, ni celle de Rechin, ni celle de Panouille. Mais tous, ou presque tous, n’éprouvaient, à l’annonce du scandale, qu’une impression de joie.
Au milieu des petits tracas de leur vie quotidienne, l’incident Panouille, se greffant sur les événements du Sud-Algérien dont tous s’occupaient, procurait aux canonniers un sujet de conversation facile où le tempérament de chacun s’exerçait, et le plaisir, si humain, qu’on éprouve en face des ennuis d’un supérieur qu’on n’aime pas. La vie de caserne, si elle enseigne les vertus de la solidarité, c’est longtemps après que l’on n’est plus soldat. Tant qu’on la mène, ou qu’on la subit, elle ne développe pas, chez ceux qu’elle assemble, l’amour du prochain. Et la plupart des jeunes soldats étant incapables, par leur âge ou leur éducation, de se hausser jusqu’aux idées générales les plus modestes, imputent en bloc à leurs chefs immédiats, officiers et sous-officiers, les petites misères de cette vie de caserne que leur imposent la loi du service militaire obligatoire et les lois informulées, mais aussi strictes, qui régissent toutes les communautés d’hommes. L’incident Panouille, exagéré par la presse révolutionnaire, ne pouvait pas ne pas causer maints ennuis à la gradaille du régiment, et tous les canonniers, peu ou prou, s’en réjouissaient. Mais, dans ce concert de bavardages, nul ne se souciait de Panouille. Panouille n’existait pas. Seul existait l’incident Panouille, l’affaire Panouille.
— N’empêche qu’on est consignés, grognaient les uns.
— Encore heureux si on ne nous expédie pas tous en Algérie, d’office, franco de poste et d’emballage ! enchérissaient les autres.
— Tas d’idiots ! criait un malin. C’est le colonel qui encaissera, et ils amélioreront l’ordinaire.