Dans l’affaire Panouille, Panouille disparaissait pour ses camarades. Si peu d’entre eux le connaissaient ! Et ceux qui le connaissaient auraient été bien empêchés de dire si l’humble Panouille était capable de se révolter contre ses chefs. L’affaire Panouille introduisait au quartier une distraction : les camarades du prisonnier n’en demandaient pas davantage. L’affaire leur arrivait du dehors, avec les journaux : elle leur en paraissait plus grosse et plus vague, et par conséquent plus passionnante.
Mais ce fut différent quand on apprit, après la soupe du matin, la dernière nouvelle, colportée sans retard par Rechin et par les plantons de la salle des services : Panouille, le prisonnier Panouille, avait lancé sa gamelle à la tête de l’adjudant de semaine. Et Panouille devint un personnage extraordinaire. Parce qu’il avait osé lancer sa gamelle à la tête de l’adjudant de semaine, on crut ce qu’affirmaient les journaux trop rapidement lus ; on crut qu’il avait refusé de partir pour le Sud-Algérien ; on crut qu’il avait répondu : « A bas la guerre ! » N’en était-il pas capable ?
L’effervescence au quartier s’accrut d’autant, et, comme il est naturel, elle se traduisit par un silence qui pesa sur tout le quartier pendant toute l’après-midi. Les canonniers, si bavards à l’heure de la soupe, se regardaient sans parler. Ou, s’ils parlaient, ils parlaient à voix basse, comme dans la chambre d’un malade. On vit, dès deux heures, revenir le colonel Bouteril, en auto, un colonel pressé qui s’enferma dans son bureau jusqu’à l’heure de la soupe du soir. On vit le capitaine Joussert se diriger vers le bureau du colonel, — bâtiment C. On vit s’y diriger également le lieutenant Calorgne, le canonnier Rechin, l’adjudant de semaine, le brigadier de garde, puis le prisonnier Panouille, encadré par deux servants en armes, puis encore le capitaine Joussert, et l’adjudant de semaine encore. Le même planton faisait la navette entre le bâtiment C et les autres bâtiments. L’immense cour du quartier semblait plus déserte que jamais. Dehors, derrière la grille fermée, on voyait des civils qui s’arrêtaient, regardaient, et s’en allaient, ou tenaient des conciliabules qui intriguaient les artilleurs.
A l’heure de la soupe du soir, le quartier étant consigné, la cantine fut envahie. Jusqu’à l’heure de l’appel, elle fut pleine d’un brouhaha inaccoutumé. Le vin aidant, et les alcools versés en cachette au comptoir dans les verres de café, les esprits s’échauffèrent. Le brigadier de garde dut emmener au poste un canonnier ivre que le cantinier expulsa brutalement.
Au crépuscule, quand les usines s’ouvrent pour laisser fuir leurs ouvriers fatigués, des rassemblements, plus importants que ceux du matin, se formèrent devant la porte du quartier. Un journaliste, arrivé de Paris, insista longtemps, pour être reçu par le colonel. On vit le colonel sortir, en auto, parmi les huées des civils rassemblés devant la grille. Et la nuit était noire, quand on vit passer un capitaine, petit, maigre, voûté, triste, que la foule hua comme elle avait hué le colonel. La foule ignorait que, contraint par son colonel qui prétendait l’ordonner de la part du général, le capitaine Joussert avait remis à son colonel une plainte en conseil de guerre contre le canonnier Panouille, et, en même temps, mais de lui-même, sa démission, qu’il adressait au ministre.
XV
Dans les affaires du genre de l’affaire Panouille, il vient un moment où, avec la meilleure volonté du monde, l’homme le moins partial ne discerne plus le vrai du faux, et le possible de l’invraisemblable ; et la suite des événements échappe à ceux qu’elle intéresse le plus.
Importe-t-il de relever ici, minutieusement, le détail des interrogatoires que le colonel Bouteril, prenant l’affaire en main, fit subir aux principaux acteurs de ce drame ? Panouille ne comprenait rien à tout ce qu’on lui reprochait. Secret et têtu comme tous les simples quand ils croient avoir raison, intimidé par ce colonel qu’il n’avait toujours aperçu qu’au milieu d’une pompe militaire propre à faire impression sur lui, dérouté par cet article de journal mal lu qui gâtait tout lorsque tout s’arrangeait, abasourdi par les griefs de communisme, antimilitarisme, bolchevisme, pacifisme, etc., que le colonel inscrivait à sa charge, il ne sut ni se défendre, puisqu’il n’était pas coupable, ni dire la vérité, car elle lui paraissait sans rapport aux crimes dont on le chargeait. Rechin, lui, on s’en doute peut-être, se montra d’une candeur digne d’éloges ; le lieutenant Calorgne et l’adjudant de semaine, victime de la fureur de Panouille, déposèrent sans haine, mais aussi sans bienveillance ; les autres gradés ne savaient et ne pouvaient pas dire grand’chose ; et le capitaine Joussert, qui ne s’expliquait pas le dernier geste de Panouille, exaspéra le colonel par son calme et par sa volonté de n’agir que selon sa conscience.
Devant les manifestations, encore isolées et bénignes, mais redoutables pour les jours suivants, que les civils avaient déjà provoquées à la porte du quartier d’artillerie et qui révélaient une intention de désordres, le colonel jugeait nécessaire de ne plus étouffer le scandale ; mais il estimait qu’il le résoudrait en donnant à l’affaire du canonnier Panouille des dessous que le capitaine Joussert ne voulait pas admettre. Sommé d’accomplir enfin son devoir, le capitaine Joussert avait rédigé la plainte en conseil de guerre que motivaient les gestes du canonnier Panouille ; toutefois, sans tenir compte des dessous mystérieux que le colonel vitupérait, il n’avait pas négligé de noter honnêtement ce qui sauverait l’accusé. Le colonel mécontent et le capitaine tenace s’étaient affrontés sans témoins. L’un avait poussé l’autre à bout en lui reprochant de travailler à la ruine de la France républicaine, et l’autre, refoulant ses larmes et son envie de châtier celui qui l’injuriait, avait décidé d’abandonner la partie.
Loin de s’atténuer, l’affaire Panouille s’enfla. Vainement le colonel s’était enfermé dans son bureau avec le capitaine Joussert : on sut que le capitaine Joussert donnait sa démission. Pas plus que Panouille, les canonniers ne comprirent.