— Faut pas chercher à comprendre ! disaient-ils.
C’est le refrain éculé de la philosophie militaire. Mais pouvaient-ils comprendre ? Qui pouvait comprendre ? Des bruits, ramenés de la ville par les plantons, couraient de chambre en chambre au moment de l’appel du soir. On chuchotait que le général avait infligé trente jours d’arrêts simples au colonel ; que le député Cachin, du parti communiste, était arrivé, à fin d’enquête, par le train de huit heures ; que les chasseurs à cheval, par crainte de grabuge, étaient consignés au quartier comme les artilleurs, mais en outre alertés ; que les fantassins partaient le surlendemain pour l’Algérie au grand complet, jusqu’aux hommes libérables dans trois mois ; que le capitaine Joussert avait giflé le colonel Bouteril, cependant que certains affirmaient le contraire, ce qui compliquait la situation ; quoi encore ?
Mais rien de ce qui se chuchotait au quartier, ce soir-là, ne faisait présumer ce que réservaient les journaux du lendemain.
Les grands journaux d’informations étaient vides pour la plupart, et les curieux en concluaient déjà que l’affaire Panouille n’était pas si terrible que d’aucuns l’imaginaient. En revanche, les journaux d’extrême-gauche ne consacraient pas moins de trois colonnes au nouveau crime dont se souillait le militarisme bourgeois. Ainsi les canonniers avides — que le cycliste du colonel avait cette fois largement approvisionnés, apprirent que leur camarade Panouille, martyr du Prolétariat, faisait dans sa prison, — un taudis immonde, — la grève de la faim, pour protester contre la barbarie de l’impérialisme capitaliste. Et le Prolétariat était convié à protester aussi, par les moyens dont il disposait et dès que le Comité d’Action le décréterait opportun, contre les procédés indignes que la bourgeoisie employait pour obtenir des volontaires en vue de la guerre sud-algérienne. Après quoi, l’Ami du Peuple laissait présumer que le Comité d’Action préparait des mesures énergiques, annonçait de prochains détails sur la conduite singulière d’un capitaine qui avait donné sa démission, et publiait le texte de la demande d’interpellation que le député communiste Vaillant-Couturier avait déposée sur le bureau de la Chambre pour le président du Conseil, ministre de la guerre.
Les canonniers ne riaient plus. Ils sentaient trop que, pour une affaire où ils ne comprenaient rien, ils seraient les premières victimes de ce beau mouvement que préparait le Comité d’action de l’Ami du Peuple. Ils savaient que, depuis le matin, toutes les troupes de la garnison étaient consignées et que des patrouilles de gendarmerie circulaient dans la ville. Et le cycliste du colonel glissait à l’oreille de qui voulait l’entendre, que, par le train de Paris, avaient débarqué des voyageurs dont le nombre insolite dissimulait à la fois des chefs du parti communiste et des agents de la sûreté.
XVI
Son numéro de l’Écho de Paris sous le bras, sa cravache et ses gants dans la même main, le lieutenant Calorgne, qui portait toujours la tenue noire d’avant la guerre, rentra chez lui d’un air soucieux. De toute la matinée, il n’avait pas pu arracher trois phrases au capitaine Joussert.
— Tu vois ? dit-il à sa femme, on ne sait jamais sur quel pied danser avec cet homme-là. Il a voulu faire le malin. Total : il donne sa démission. Je te demande un peu si c’est raisonnable !
Il attendit. Sa femme se contenta de hocher la tête. Il continua :
— Avant-hier, il colle quatre jours de prison à Panouille. Hier, il le traduit en conseil de guerre. Ce matin, tu ne sais pas ce qu’il a fait ?