Rien ne fixe l’attention d’une assemblée mieux qu’une phrase vague, sourde, chargée de menaces et de réticences, et qui dupe d’abord celui qui la lâche avec une circonspection inquiétante. Devant le lieutenant Calorgne, les vingt hommes de la quatrième pièce ouvraient des yeux inquiets. Il y retrouva un peu d’assurance pour achever sans variantes notables le discours qu’il avait déjà tenu aux hommes de la première, de la deuxième et de la troisième pièce. A quoi tendait-il ? A recruter des volontaires pour la campagne du Sud-Algérien.

Les visages demeuraient impénétrables. Le lieutenant Calorgne pataugeait dans de longues considérations sur la qualité des armements du caïd Abd El Kracine.

— Abd El Kracine, disait-il à chaque retour de phrase.

Et il prononçait ce nom comme on prononçait en France le nom de Guillaume II au début de la guerre de 1914.

— La guerre ! disait aussi le lieutenant Calorgne.

Et il prononçait ce mot comme d’autres prononcent le mot Dieu. Après quoi, il s’oubliait à rappeler un des premiers engagements de 1914 auxquels il avait assisté, en Belgique, près de Roselies. Ce qui l’amenait à célébrer la fraternité véritable des soldats de la grande guerre, puis, par une pente naturelle, à demander que l’exemple des aînés fût suivi et que de nombreux volontaires se fissent inscrire, afin d’aider à la relève nécessaire des troupes du Sud-Algérien et pour permettre aux camarades harassés de goûter un repos qui leur était bien dû.

A mesure qu’il parlait, le lieutenant Calorgne, en dépit des lieux communs qu’il dévidait avec application, s’échauffait et devenait pressant. Pas un homme cependant ne levait la main ou ne faisait un pas vers lui.

— Réfléchissez, dit le lieutenant Calorgne. Agissez selon votre conscience. La patrie a besoin de vous.

Il se leva. Les hommes s’écartèrent pour le laisser partir.

— Rompez ! commanda-t-il.