— Où as-tu lu ton Histoire ? Louis XIII et Louis XIV avaient fait la France intérieure, mon ami. Il faut refaire cette France. Il ne s’agit pas de la refaire contre un étranger quelconque, il s’agit de la refaire contre ceux qui la désagrègent intérieurement. La démagogie, qui penche vers l’internationalisme, étrangle un pays et le met à la merci des autres. Que m’importe que la Russie et l’Allemagne soient fortes et prospères, si ma France est prospère et forte aussi ? Je ne souhaite la mort et la ruine ni de l’Allemagne qui voulait nous conquérir, et nous l’avons vaincue, ni de la Russie, qui rêve de détruire le monde entier. Il me suffit que ma France ne meure pas. Et ces gens qui chantent l’Internationale, je suis sûr qu’ils ne sont pas plus assoiffés de paix que moi-même.

— Alors, pourquoi quittes-tu l’armée ?

— Une altercation avec mon colonel. C’est un peureux autoritaire. Je n’aime pas ce genre d’hommes, surtout quand ils prétendent me faire agir contre ma conscience. Je suis au service de mon pays, je ne suis pas au service d’un colonel. Au reste, de nous deux, il n’aura pas le dernier mot. As-tu entendu parler de l’affaire Panouille ? Tu ne lis ni l’Humanité, ni l’Ami du Peuple ?

— Non.

— Tu en entendras parler. Ces gens qui chantaient l’Internationale vont certainement la chanter devant notre quartier. Si le colonel fait un geste maladroit, nous aurons peut-être du vilain. Le tout, à cause d’un pauvre diable auquel j’ai dû infliger quatre jours de prison. Mais tout s’est embrouillé. Je t’expliquerai plus tard. C’est assez curieux. Je rentre au quartier : le ministre n’a pas encore accepté ma démission.

— A demain ?

— A demain.

XIX

Le quartier des artilleurs occupait un vaste quadrilatère limité par une place, où s’ouvrait la grille d’honneur, et par des rues aux maisons pauvres qui ne se réveillaient qu’aux premières heures de la nuit, quand les soldats quêtent un peu de distraction. Dans la journée, les jeunes recrues faisaient leurs classes à pied sur la place ; mais les rues qui bordaient le quartier étaient à peu près désertes.

Le capitaine Joussert s’engagea dans une de ces rues assez tôt pour apercevoir deux hommes, deux civils, dont l’un grimpait sur les épaules de l’autre, le long du mur d’enceinte du quartier.