Note 69:[ (retour) ] Mme de Pompadour était morte en 1764, et Choiseul, qui lui avait dû son crédit, refusa de plier devant la cynique arrogance de la Du Barry qui lui succéda. Choiseul ressentit bientôt l'influence fatale de cette femme sur l'esprit affaibli du roi.
Il faut lire dans les mémoires du temps la juste appréciation des misérables influences qui présidaient aux affaires publiques et au milieu desquelles se jouait la fortune de la France. Une nouvelle favorite avait été sur le point d'être choisie. Devant les cris d'effroi du contrôleur général Laverdie, l'attitude et la fermeté de Choiseul, le roi avait dû céder, mais il battait froid à son ministre. Plus tard il céda à regret aux instances réitérées de ses courtisans, ameutés par les rancunes de la compagnie de Jésus. Il comprenait tout ce dont il se privait en renvoyant son ministre, et quand il apprit que la Russie, l'Autriche et la Prusse venaient de se partager la Pologne, il s'écria: «Ah! cela ne serait pas arrivé si Choiseul eût encore été ici.» Vie du marquis de Bouillé, Mémoires du duc de Choiseul, I, 230. Mémoire inédit.

Malgré l'origine de sa faveur, les défauts que l'on peut trouver à son caractère et les erreurs qu'il commit dans son administration multiple, ce ministre jette un éclat singulier et inattendu au milieu de cette cour corrompue où tout était livré à l'intrigue et d'où semblaient bannis toute idée de justice et tout sentiment du bien public. Il comprenait d'ailleurs le peu de stabilité de sa situation, et n'espérait guère que l'on reconnaîtrait à la cour les services qu'il pourrait rendre à son pays. On en trouve la preuve dans un mémoire qu'il adressa au roi en 1766, et dans lequel il ose s'exprimer avec une certaine impertinence hautaine que l'on est heureux de retrouver en ces temps de basse courtisanerie et de lâche servilité.

«Je méprisais, autant par principe que par caractère, dit-il au roi, les intrigues de la Cour, et quand Votre Majesté me chargea de la direction de la guerre, je n'acceptai ce triste et pénible emploi qu'avec l'assurance que Votre Majesté voulut bien me donner qu'elle me permettrait de le quitter à la paix.»

Le ministre entre ensuite dans le détail de son administration qui avait compris la guerre, la marine, les colonies, les postes et les affaires étrangères, pendant six années.— La première année, il réduisit les dépenses des affaires étrangères de 52 à 25 millions.

Quant à l'Angleterre, Choiseul en parle avec une certaine crainte. «Mais la révolution d'Amérique, dit-il, qui arrivera, mais que nous ne verrons vraisemblablement pas, remettra l'Angleterre [70] dans un état de faiblesse où elle ne sera plus à craindre.»

«Votre Majesté m'exilera», dit-il à la fin. Cette prédiction ne se réalisa que cinq ans après: en 1770, Choiseul fut exilé dans ses terres.

Note 70:[ (retour) ] La politique de Choiseul et de Vergennes fut suivie par Napoléon. Quand il songea à céder la Louisiane aux États-Unis, il prononça ces paroles:
«Pour affranchir les peuples de la tyrannie commerciale de l'Angleterre, il faut la contre-parer par une puissance maritime qui devienne un jour sa rivale; ce sont les États-Unis.» Les États-Unis et la France, par Edouard Laboulaye. Paris, 1862.

VI

La guerre se fit à la fois sur trois points du continent américain: aux environs de Boston, de New-York et de Philadelphie; dans le Canada, que les Américains voulaient cette fois entraîner dans leur cause et d'où les Anglais partirent pour prendre à revers les révoltés; enfin dans le Sud, autour de Charleston et dans les Carolines.

Les débuts du conflit furent heureux pour les Américains. Leurs milices, plus fortes par le sentiment de la justice de leur cause que par leur expérience de la guerre et par la discipline, battirent à Lexington (avril 1775) un détachement anglais. On assiégea le général Gage dans Boston. Le Congrès confia à Washington [71] la tâche difficile d'organiser les bandes de miliciens et de les mettre en état de vaincre les troupes aguerries de la Grande-Bretagne. Ce fut un grande acte de patriotisme de la part de ce généreux citoyen d'accepter une pareille mission. Du jour où, sans ambition comme sans crainte, il prit en mains la conduite des affaires, il ne perdit plus de vue les aspirations du pays. Il ne désespéra jamais de leur réalisation, et si, dans les moments critiques, aux jours où la cause de l'indépendance paraissait le plus compromise, il eut quelques instants de découragement, il sut du moins empêcher par son attitude ses concitoyens de se laisser entraîner à un pareil sentiment. Il les retint autour de lui et leur communiqua sa confiance dans l'avenir. Après le succès, redevenu simple particulier, il voulut vivre tranquille dans sa maison de Mount-Vernon, en Virginie. L'indépendance de sa patrie était la seule récompense qu'il attendait de ses efforts. Chez les Américains, il est «l'homme qui avait été le premier dans la guerre, le premier dans la paix, le premier dans le coeur de ses compatriotes.» L'histoire lui a rendu justice, et, chez tous les peuples son nom est resté le plus pur.