Deux hommes qui, par leur position sociale, étaient les adversaires naturels de La Fayette, mais que leur intelligence forçait à reconnaître sa valeur, lui ont rendu justice de son vivant. Napoléon, il me semble, n'a jamais douté des principes ni des sentiments de M. de La Fayette. Seulement il n'a pas cru à sa sagacité politique. On sait qu'il fit aussi de la mise en liberté de La Fayette, prisonnier des Autrichiens à Olmutz, une des conditions du traité de Campo-Formio

Charles X, dans une audience qu'il donnait à M. de Ségur en 1829, lui dit: «M. de La Fayette est un être complet; je ne connais que deux hommes qui aient toujours professé les mêmes principes: c'est moi et M. de La Fayette, lui comme défenseur de la liberté, moi comme roi de l'aristocratie.» Puis, en parlant de la journée du 6 octobre 1789: «Des préventions à jamais déplorables firent qu'on refusa ses avis et ses services [84]

Note 84:[ (retour) ] Cloquet, 109.

Quand la France, soustraite par le temps aux influences qui altèrent la justice de ses arrêts, pourra compter ceux de ses enfants qui ont réellement mérité d'elle, j'espère qu'elle mettra au premier rang les hommes qui, tels que Malesherbes et La Fayette, par leur courage civil et leurs qualités morales, leur inaltérable sérénité dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, furent les vrais apôtres de la civilisation et les plus sincères amis de l'humanité.

VIII

Un historien français a dit que les premiers Français qui passèrent en Amérique réussirent mal [85] . La plupart étaient, en effet, de deux espèces également incompatibles avec les idées des Américains et avec le genre de guerre que ceux-ci soutenaient. Les uns n'étaient que des aventuriers qui recherchaient surtout un succès facile et une gloire rapide. Ils pensaient qu'on leur confierait de suite, sinon la direction des armées, du moins celle des régiments. Les autres étaient de jeunes nobles que le principe même de la guerre touchait peu, mais qui, las de leur inaction, voulaient se signaler par quelque action d'éclat dans une expédition hasardeuse et lointaine. Or le Congrès ne voulut point commettre à la fois une injustice et une faute en donnant des commandements aux premiers; les seconds, de leur côté, se virent bientôt engagés dans une guerre pénible, fatigante, dans laquelle l'ardeur chevaleresque devait le céder au courage patient, dont le but était la liberté d'un peuple et non la gloire des soldats [86] . Ces coureurs d'aventures revinrent bientôt, mécontents des Américains et décriant leur cause avec mauvaise foi. Ils furent peu écoutés. Bientôt leurs injustes plaintes se perdirent dans les élans d'enthousiasme que souleva la généreuse conduite de La Fayette et la constance avec laquelle il persévéra dans sa première résolution.

Note 85:[ (retour) ] Histoire des États-Unis, par Scheffer. Paris, 1825, page 174.—L'auteur semble avoir eu des relations avec La Fayette.—Voir aussi Mém. du chevalier Quesnay de Beaurepaire. Paris, 1788.
Le 24 juillet 1778, le général Washington écrivait à Gouverneur Morris, à Philadelphie: «La prodigalité avec laquelle on a distribué les grades aux étrangers amènera certainement l'un de ces maux: de rendre notre avancement militaire méprisable, ou d'ajouter à nos charges actuelles en encourageant les étrangers à tomber sur nous par torrents, que nos officiers nationaux se retireront du service... Non, nos officiers ne verront pas Injustement placés au-dessus d'eux des étrangers qui n'ont d'autres Titres qu'un orgueil et une ambition effrénés..... Mémoires de Gouverneur Morris, I, 135. Paris, 1842.

Note 86:[ (retour) ] Silas Deane en France. Mss imprimés à Philadelphie pour le Seventy-Six Society (p. 16) donnent des renseignements sur les procédés des commissaires américains à Paris. Arthur Lee, p. 170, accuse Deane de légèreté et de vanité à l'égard des officiers français. Deane, p. 65, se vante de sa conduite.

Si La Fayette donna une impulsion toute nouvelle à l'émigration des jeunes nobles français en Amérique, il faut aussi citer parmi ceux qui l'avaient précédé des officiers qui ne manquaient ni de talent ni de courage, et que je ne dois pas confondre avec les aventuriers dont a parlé l'historien cité plus haut.

Dès 1775, on trouve dans les Archives américaines que deux officiers français, MM. Penet et de Pliarne, furent recommandés par le gouverneur Cook, de Providence, au général Washington, pour qu'il entendît les propositions qu'ils avaient à faire en faveur de la cause de l'indépendance. Ces officiers arrivaient du Cap Français (Saint-Domingue) et furent reçus en décembre par le Congrès, qui accepta leurs offres relativement à des fournitures de poudre, d'armes et d'autres munitions de guerre. La convention secrète qui fut alors conclue reçut son exécution, du moins en partie, car, dans une lettre adressée de Paris, le 10 juin 1776, par le docteur Barbue-Dubourg à Franklin, celui-ci dit qu'il a reçu de ses nouvelles par M. Penet, arrivé de Philadelphie, et qu'un envoi de 15,000 fusils des manufactures royales qui lui ont été livrés sous le nom de La Tuilerie, fabricant d'armes, va partir de Nantes avec ce même Penet [87] .