Pendant que ces faits se passaient en Amérique, l'Amazone, partie le 28 octobre sous les ordres de La Pérouse, avec le vicomte de Rochambeau et les dépêches du chevalier de Ternay, vint débarquer à Brest. La situation était un peu changée. M. de Castries avait remplacé M. de Sartines au ministère de la marine; M. de Montbarrey, à la guerre, était remplacé par M. de Ségur. Les Anglais avaient déclaré brusquement la guerre à la Hollande et s'étaient emparés de ses principales possessions. La France faisait des préparatifs pour soutenir ces alliés. Ces circonstances réunies avaient détourné l'attention de ce qui se passait en Amérique. Le roi donna néanmoins à M. de La Pérouse l'ordre de repartir sur-le-champ sur l'Astrée, frégate qui était la meilleure voilière de Brest, et de porter en Amérique quinze cent mille livres qui étaient déposées à Brest depuis six mois pour partir avec la seconde division. Il retint le colonel Rochambeau à Versailles jusqu'à ce qu'on eût décidé en conseil sur ce qu'il convenait de faire [158].
Note 158:[ (retour) ] J'ai déjà dit que l'Astrée rentra à Boston le 25 janvier, après soixante et un jours de traversée. Elle avait à bord huit millions.—Mercure de France, mai 1781, page 31.—Ce chiffre de huit millions est certainement exagéré.
Les ministres convinrent qu'en l'état actuel des affaires il n'était pas possible d'envoyer la seconde division de l'armée en Amérique. On fit partir seulement, le 23 mars 1781, un vaisseau, le Sagittaire, et six navires de transport sous la conduite du bailli de Suffren. Ils emportaient six cent trente trois recrues du régiment de Dillon, qui devaient compléter les quinze cents hommes de ce régiment, dont l'autre partie était aux Antilles. Il y avait en outre quatre compagnies d'artillerie. Ces navires suivirent la flotte aux ordres du comte de Grasse jusqu'aux Açores.
La frégate la Concorde, capitaine Saunauveron [159], partit de Brest trois jours après, à quatre heures du soir, escortée par l'Émeraude et la Bellone seulement jusqu'au delà des caps: ces deux frégates devaient venir croiser ensuite. La Concorde emmenait M. le vicomte de Rochambeau avec des dépêches pour son père; M. de Barras, qui venait comme chef d'escadre remplacer M. Destouches et prendre la suite des opérations de M. de Ternay; M. d'Alphéran, capitaine de vaisseau [160], et un aide de camp de M. de Rochambeau [161]. Enfin elle portait un million deux cent mille livres pour le corps expéditionnaire. Le Sagittaire devait apporter pareille somme; et, pour remplacer le secours promis en hommes, secours que la présence d'une puissante flotte anglaise devant Brest avait empêché de partir, le gouvernement français mettait à la disposition du général Washington une somme de six millions de livres.
Note 159:[ (retour) ]Elle portait trente-six canons, vingt-quatre soldats de terre et trente-cinq marins.—Mercure de France, avril 1781, page 87.
Note 160:[ (retour) ] Blanchard.
Note 161:[ (retour) ] J'ai déjà exposé, dans le deuxième chapitre de cet ouvrage, les raisons qui me portaient à croire que l'auteur du journal inédit que je possède, aide de camp de Rochambeau et passager de la Concorde, était Cromot baron du Bourg. Depuis que ce livre est en cours de publication, j'ai reçu de M. Camille Rousset, le savant conservateur des archives du Ministère de la guerre, et de M. de Varaigne baron du Bourg, petit-fils de Cromot du Bourg et préfet du Palais, des renseignements qui ne me laissent plus aucun doute sur ce point. On trouvera ces renseignements à la notice biographique sur Cromot du Bourg.
Partie le 26 mars de Brest, la Concorde arriva à Boston le 6 mai, sans autre incident que la rencontre du Rover, pris l'année précédente par la frégate la Junon, dont le capitaine était le comte de Kergariou Loc-Maria. Le Rover était commandé par M. Dourdon de Pierre-Fiche, et retournait en France donner avis de l'issue du combat naval du 16 mars, livré dans la baie de Chesapeak.
Je reprends ici le cours de mon récit, en laissant la parole, autant que possible, à l'auteur du journal inédit que je possède, passager de la Concorde, et aide de camp de Rochambeau, le baron du Bourg.
«La ville de Boston est bâtie comme le sont à peu près toutes les villes anglaises; des maisons fort petites en briques ou en bois; les dedans sont extrêmement propres. Les habitants vivent absolument à l'anglaise; ils ont l'air de bonnes gens et très-affables. J'ai été fort bien reçu dans le peu de visites que j'ai été à même de faire. On y prend beaucoup de thé le matin. Le dîner, qui est assez communément à deux heures, est composé d'une grande quantité de viande; on y mange fort peu de pain. Sur les cinq heures on prend encore du thé, du vin, du madère, du punch, et cette cérémonie dure jusqu'à dix heures. Alors on se met à table, où l'on fait un souper moins considérable que le dîner. A chaque repas on ôte la nappe au moment du dessert et l'on apporte du fruit. Au total, la plus grande partie du temps est consacrée à la table.»