Après avoir dit qu'il fit d'abord une visite au consul de France à Boston, à M. Hancock, gouverneur de cette ville, et au docteur Cooper, il ajoute:

«Pendant la journée du 7 mai j'ai vu la ville autant qu'il m'a été possible; elle est très-considérable et annonce encore qu'avant la guerre ce devait être un séjour charmant. Elle est dans la plus belle position possible, a un port superbe, et, d'un endroit élevé appelé le Fanal, on a la plus belle vue du monde. On allume le fanal en cas de surprise, et à ce signal toutes les milices du pays se rassemblent; on le voit d'extrêmement loin. On y voit la position que prit le général Washington lorsqu'il s'empara de la ville et força les Anglais de l'abandonner.

«Je suis parti le 8 de Boston pour me rendre à New-port. J'ai couché à quinze milles de là, et j'ai retrouvé dans l'auberge où je me suis arrêté la même propreté qu'à la ville: c'est un usage qui tient au pays. Notre aubergiste était un capitaine. Les différents grades étant accordés ici à tous les états, ou plutôt l'état militaire n'y étant pas une carrière, il y a des cordonniers colonels, et il arrive souvent aux Américains de demander aux officiers français quelle est leur profession en France [162].

Note 162:[ (retour) ] On connaît cette anecdote: «Un Américain demandait à un officier supérieur français ce qu'il faisait en France.—Je ne fais rien, dit celui-ci. —Mais votre père?—Il ne fait rien non plus ou il est ministre.—Mais ce n'est pas un état!—Mais j'ai un oncle qui est maréchal.—Ah! c'est un très-bon métier.»—L'anecdote est peut-être inventée; les uns l'attribuent à Lauzun, d'autres à de Ségur ou à de Broglie. Mais elle peint bien les moeurs américaines.

«Le pays que j'ai parcouru dans ces quinze milles ressemble beaucoup à la Normandie entre Pont-d'Ouilly et Condé-sur-Noireau; il est très-couvert, très-montueux et coupé de nombreux ruisseaux. Les terres cultivées que l'on y rencontre sont entourées de murs de pierres que l'on a posées les unes sur les autres, ou de palissades de bois.

«Le 9 au matin je suis parti de mon gîte pour me rendre à Newport. Le pays m'a paru moins couvert, mais aussi peu cultivé que la veille. Au total, il n'est pas habité. Les villages sont immenses; il y en a qui ont quatre, cinq et même quinze et vingt milles de long, les maisons étant éparses. Je suis passé à Bristol, qui était une ville très-commerçante avant la guerre; mais les Anglais, en se retirant, ont brûlé plus des trois quarts des maisons, qui ne sont pas encore rétablies. J'ai enfin passé le bac de Bristol-Ferry, qui sépare Rhode-Island du continent; le bras de mer a près d'un mille [163].

Note 163:[ (retour) ] Un kilomètre six cent neuf mètres environ.

«Rhode-Island est, dans sa plus grande longueur, tout au plus de quinze milles», et l'endroit le plus large de l'île est de cinq. Ce devait être un des endroits du monde les plus agréables avant la guerre, puisque, malgré ses désastres, quelques maisons détruites et tous ses bois abattus, elle offre encore un charmant séjour. Le terrain est fort coupé, c'est-à-dire que tous les terrains des divers propriétaires sont enclos ou de murs de pierres entassées ou de barrières de bois. Il y a quelques terres défrichées dans lesquelles le seigle et les différents grains viennent à merveille; on y cultive aussi le maïs. Il y a encore, comme en Normandie, des vergers considérables, et les arbres rapportent à peu près les mêmes fruits qu'en France.»

«J'ai trouvé l'armée dans le meilleur état possible, fort peu de malades et les troupes bien tenues. L'île m'a paru fortifiée de manière à ne craindre aucun débarquement. La ville de Newport est la seule de l'île; elle n'a que deux rues considérables, mais elle est assez jolie et devait être très-commerçante avant la guerre. Les trois quarts des maisons éparses dans le reste sont de petites fermes. Il y a en avant du port, au sud-ouest de la ville, l'île de Goat, qui est éloignée d'un demi-mille, sur laquelle il y a une batterie de huit pièces de vingt-quatre qui défend l'entrée de la rade. Au sud-ouest de Goal-Island est la batterie de Brenton, de douze pièces de vingt-quatre et de quatre mortiers de douze pouces, dont le feu croise avec celui des vaisseaux en rade. La batterie de Brenton est à un demi-mille de Goat-Island [164].

Note 164:[ (retour) ] Le commissaire Blanchard, visitant peu de jours après son débarquement une école mixte à Newport, remarqua l'écriture d'une jeune fille De neuf à dix ans, et admira la beauté et la modestie de cette enfant, dont il retint le nom: Abigoïl Earl, inscrit dans son journal. «Elle est telle que je désire voir ma fille quand elle aura son âge», dit-il, et il traça sur le cahier, à la suite du nom de la jeune fille, les mots: very pretty. «Le maître, ajoute-t-il, n'avait l'air ni d'un pédant, ni d'un missionnaire, mais d'un père de famille.»