Quand cette nouvelle parvint aux États-Unis, le Congrès venait précisément de recevoir du général Carleton, qui avait remplacé Clinton dans le commandement de l'armée anglaise, la proposition du gouvernement anglais de reconnaître sans restriction l'indépendance des Etats-Unis, sous la condition de renoncer à l'alliance avec la France. Le Congrès ne se laissa pas influencer par la nouvelle du désastre éprouvé par les Français dans les eaux des Antilles. Il ne montra que de l'indignation et refusa d'admettre le négociateur qui en était chargé. Les États déclarèrent unanimement qu'ils considéreraient comme haute trahison toute proposition tendant à faire une paix séparée. Ces ouvertures, ainsi que l'armistice qui fut à la même époque demandé par le commandant de Charleston et refusé par le général Green, prouvaient assez que, malgré leur dernier succès dans les Antilles, les Anglais renonçaient enfin à soumettre leurs anciennes colonies. Les Américains désiraient certainement la paix, mais ils montrèrent la plus grande fermeté et ils prouvèrent leur reconnaissance envers la France en se disposant à de nouveaux sacrifices afin d'obtenir cette paix à des conditions aussi honorables pour les alliés que pour eux-mêmes. De son côté le gouvernement français ne discontinuait d'envoyer des secours autant que le lui permettait le mauvais état de ses finances. Deux frégates, la Gloire et l'Aigle, sous le commandement de M. de La Touche-Tréville, furent expédiées de Brest, le 19 mai 1782. Je reviendrai bientôt sur la traversée de ces deux frégates qui portaient en Amérique, outre des secours en argent, la fleur de la noblesse française. [222]
Note 222:[ (retour) ] La relation inédite de M. de Broglie que je possède m'aidera à compléter, sur le récit de cette nouvelle expédition, la narration que M. de Ségur nous en a donnée dans ses Mémoires. Les Mss. de Petit Thouars donnent aussi des détails nombreux sur ce sujet.
Je reviens aux mouvements que dut exécuter l'armée française après les récents événements des Antilles.
Après le combat du 12 avril, où le comte de Grasse fut fait prisonnier, le marquis de Vaudreuil, qui avait pris le commandement de la flotte, reçut l'ordre de venir à Boston pour y réparer son escadre. Sur l'avis qu'il en donna au ministre français, M. de la Luzerne, M. de Rochambeau sentit la nécessité de se rapprocher avec son armée des provinces du Nord. Les chaleurs excessives du climat de la Virginie avaient causé beaucoup de maladies.
D'ailleurs les préparatifs que faisaient les Anglais pour évacuer Charleston rendaient superflu un plus long séjour des troupes françaises dans les États du Sud. M. de Rochambeau apprenait en même temps qu'il se préparait à New-York un embarquement de troupes destinées à aller attaquer quelques-unes des colonies françaises. Il se détermina donc à mettre ses troupes en mouvement pour les rapprocher de New York et à demander au général Washington une entrevue à Philadelphie. Cette conférence eut lieu, et il y fut décidé que les deux armées reprendraient leurs anciennes positions sur la rivière d'Hudson et s'approcheraient le plus possible de New-York pour menacer cette place et l'empêcher d'envoyer aucun détachement au dehors.
XXVI
Aussitôt commença le mouvement rétrograde de l'armée française. Il s'opéra lentement, le soldat marchant la nuit et se reposant le jour. Rochambeau avait pris les devants pour conférer avec Washington, et il avait laissé au chevalier de Chastellux et au comte de Vioménil le soin de conduire les troupes d'après les sages instructions qu'il leur avait données. On accorda aux troupes un mois de repos à Baltimore, d'où elles partirent par bataillons pour éviter l'encombrement au passage de la Susquehanna, que Dumas fut encore chargé de surveiller [223].
Note 223:[ (retour) ] L'armée mit près d'un mois à se rendre de Williamsbourg à Baltimore, bien que la distance de ces deux villes ne soit que de 226 milles. L'avant-garde partit le 1er juillet et arriva le 24, tandis que l'arrière-garde, comprenant les équipages et l'ambulance, ne parvint à Baltimore que le 27. Celle-ci s'était mise en mouvement dès le 28 juin. D'ailleurs on reprit la route que l'on avait suivie l'année précédente. Les principales stations furent encore: Drinkingspring, Birdstavern, Newcastle, Port-Roval, Hanovertown, Brunk'sbridge, Bowlingreen, Fredericksburg, Stratford, Dumfries, Colchester, Alexandrie, Georgetown, Bladensburg, Brimburg, Elkridge. (Voir la carte jointe à cet ouvrage et le Journal de Blanchard.)
Les généraux réunis à Philadelphie apprirent à cette époque que Savannah avait été évacuée, et que la garnison avait été en partie laissée à Charleston et en partie transportée à New-York. Le général Carleton, qui avait toujours le projet d'évacuer New-York pour se porter sur quelque point des Antilles, fit répandre la nouvelle de la reconnaissance de l'indépendance américaine par les deux chambres du Parlement et tenta de nouveau par cette manoeuvre de diviser les alliés et de négocier avec le Congrès seul. Il n'eut pas plus de succès que précédemment, et M. de Rochambeau accéléra la marche de ses troupes. Elles traversèrent Philadelphie, puis la Delaware et les Jerseys. La cavalerie de la légion de Lauzun, commandée par le comte Robert Dillon, éclairait le flanc droit sur le revers des hauteurs que l'armée côtoyait. Elle traversa ensuite l'Hudson à Kingsferry, comme à l'ouverture de la campagne précédente; et la jonction des deux armées s'opéra sur ce point. Les Français défilèrent entre deux haies de l'armée américaine, qui était en grande tenue pour la première fois depuis son organisation. Ses armes venaient en partie de France et les uniformes des magasins d'York. Cette journée fut une vraie fête de famille.
L'armée américaine resta campée à Kingsferry ayant une arrière-garde à l'embouchure du Croton dans la rivière d'Hudson. L'armée française prit, en avant de Crampond, une forte position dans la montagne. Le corps de Lauzun était en avant-garde sur la hauteur qui borde le Croton, et dans cette position les deux armées pouvaient, en une seule journée de marche, se porter sur New-York et sur Staten-Island.