J'ai dit comment quelques Français, entraînés par le goût des aventures ou par leur enthousiasme, devancèrent la déclaration de guerre, trop lente à venir à leur gré; comment partit le corps expéditionnaire aux ordres de M. de Rochambeau; comment enfin la bravoure des troupes alliées, ainsi que la bonne entente et l'habileté des chefs, amenèrent pour l'Angleterre des revers irréparables. La moindre conséquence du succès des armes françaises aux États-Unis fut l'affaiblissement de son ennemie séculaire. Un grand nombre des officiers qui, par l'ordre d'un gouvernement absolu ou entraînés par leur engouement des idées nouvelles, avaient été défendre en Amérique les droits méconnus des citoyens, revinrent avec une vive passion pour la liberté et pour l'indépendance.
Le fils d'un ministre, M. de Ségur, écrivait le 10 mai 1782:
«Quoique jeune, j'ai déjà passé par beaucoup d'épreuves et je suis revenu de beaucoup d'erreurs. Le pouvoir arbitraire me pèse. La liberté pour laquelle je vais combattre m'inspire un vif enthousiasme, et je voudrais que mon pays pût jouir de celle qui est compatible avec notre monarchie, notre position et nos moeurs.»
Ces derniers mots indiquent toutes les difficultés que devait rencontrer la réalisation du rêve qui tourmentait l'esprit, non-seulement de M. de Ségur, mais de toute la jeune génération française. Comment concevoir une liberté compatible avec une monarchie absolue dans son essence, avec une position politique toujours menacée par des voisins jaloux et ombrageux, et avec des moeurs imbues de l'esprit de féodalité?
Parmi les officiers qui combattirent à côté des Américains, un très-grand nombre, à la vérité, furent plus tard hostiles à toute idée de réforme en France et ne craignirent même pas de porter les armes contre leur patrie pour combattre la Révolution. C'est qu'ils n'avaient pas prévu tout d'abord les conséquences de leurs actes, et cette contradiction dans leur conduite est une nouvelle preuve de la puissance des idées répandues en France et sous l'impulsion desquelles ils avaient pris les armes, quinze ans avant, en faveur de la liberté.
Dès les débuts de l'insurrection des colonies, Voltaire et Franklin s'étaient rencontrés à Paris. Le vieux philosophe français avait béni le fils du sage et docte Américain. Tous deux personnifiaient bien l'esprit qui animait leurs pays et qui devait y causer une révolution. Tous deux formaient des voeux également sincères pour leur patrie. Mais le voisinage du vaste Océan, l'immense étendue du continent, et surtout l'absence des classes privilégiées et des prolétaires, protégèrent en Amérique les semences de la liberté. En France, dans ce pays devenu libéral avec une forme monarchique et des moeurs féodales, sur ce sol couvert d'une population très-nombreuse mais très-hétérogène quant aux droits et aux devoirs; au milieu de ces voisins avides de venger leurs défaites ou de s'enrichir de dépouilles ennemies, la liberté ne put planter de faibles racines que dans un terrain inondé de sang et tourmenté par tous les éléments de la haine et de la discorde.
Bien des esprits clairvoyants annonçaient les événements qui se préparaient en France [233]. Pourtant la majorité ne pensait pas qu'une transformation accomplie sous l'influence de la liberté et de la justice, pût être autrement que paisible et exemple de violence. Mieux en avait jugé le docteur Cooper, qui comprenait bien l'état de la vieille société française [234].
Note 233:[ (retour) ]Il n'est pas besoin de recourir aux oeuvres des profonds penseurs de cette époque, à celles de Jean-Jacques Rousseau entre autres, pour trouver des prophéties sur le mouvement qui était sur le point d'éclater en France. Les publications les plus ordinaires et les plus ignorées de nos jours sont remplies de prévisions dans ce sens. Je citerai entre autres: le Procès des trois Rois, pamphlet anonyme publié à Londres en 1783. Discours sur la grandeur et l'importance de la révolution d'Amérique; couronné aux jeux floraux; Toulouse, 1784. Très-remarquable pour le temps et le lieu où ce discours fut écrit.
Note 234:[ (retour) ] Voir la note, page 65 du présent ouvrage.
Les souverains d'Europe surtout ne voyaient dans le concours qu'ils prêtaient aux Américains qu'une manière de rétablir l'équilibre européen troublé par la suprématie maritime de l'Angleterre. Aucun d'eux ne songeait que ce vent de liberté qui remuait les masses populaires de l'autre côté de l'Océan soufflerait bientôt sur leur continent, y renverserait des trônes et ébranlerait l'ordre social jusque dans ses fondements.