Mais qu’importe cette logique ? La moralité de l’histoire n’en est pas moins satisfaisante, elle montre l’extraordinaire stimulant du talent caché apporté par toute perspective raisonnable de se voir assassiné. Un boulanger de Mannheim, poussif, pesant, à moitié cataleptique, avait lutté positivement pendant 27 reprises avec un boxeur anglais expérimenté sur cette seule inspiration ; tant son génie naturel se trouva exalté et transporté par la géniale présence de son assassin !

Vraiment, Messieurs, lorsqu’on entend raconter des choses comme celles-là, ce devient un devoir, d’adoucir un peu l’extrême sévérité avec laquelle la plupart des hommes parlent de l’assassinat. A entendre parler, on s’imaginerait que tous les désavantages et les inconvénients consistent à être assassiné et qu’il n’y en a pas à ne pas être assassiné. Les hommes réfléchis pensent autrement : « Certes, dit Jeremy Taylor, c’est un moindre mal temporel de tomber par la force d’un sabre que par la violence d’une fièvre, et la hache (à quoi il aurait pu ajouter le maillet du charpentier de navire et la pince monseigneur) est une bien moindre affliction qu’une strangurie. » Voilà qui est bien vrai ; l’évêque parle en sage et en amateur ; il l’était, j’en suis sûr ; et un autre grand philosophe, Marc Aurèle, s’élève aussi au-dessus des préjugés vulgaires à ce sujet. Il déclare que c’est une « des plus nobles fonctions de la raison, de connaître s’il est temps ou non de sortir du monde » (livre III, traduction anglaise de Coller). Nulle sorte de connaissance n’étant plus rare que celle-là, à coup sûr, il faut que soit un personnage très philanthrope celui qui entreprend d’instruire les gens dans cette science, gratuitement et non sans péril pour lui-même. Néanmoins je n’aventure tout ceci qu’en tant que sujets de spéculations pour les moralistes futurs, et, je le déclare en même temps, c’est ma conviction personnelle et privée, bien peu de gens commettent un assassinat par des principes philanthropiques ou patriotiques, et je répète ce que j’ai dit une fois déjà, au moins : pour la majeure partie des assassins, ce sont des personnages tout à fait incorrects.

Quant aux meurtres de Williams, les plus sublimes, les plus complets par leur excellence de tous ceux qui jamais aient été commis, je ne me permettrai pas de n’en parler qu’incidemment. Rien moins qu’une entière conférence, ou même toute une série de conférences ne suffirait à exposer leurs mérites[38]. Seulement un fait curieux se rattache à son cas, et je le mentionnerai, parce qu’il semble impliquer que l’éclat de son génie éblouissait jusqu’à l’œil même de la justice criminelle.

Vous vous souvenez tous, je n’en doute pas, que les instruments avec lesquels il exécuta sa première grande œuvre (le meurtre des Marr) étaient un maillet de charpentier de navire et un couteau. Or, le maillet appartenait à un vieux Suédois, un certain John Peterson, de qui il portait les initiales. Cet instrument, Williams le laissa derrière lui dans la maison de Marr, où il tomba entre les mains des magistrats. Hé bien, Messieurs, c’est un fait que la publication de cette circonstance des initiales aurait conduit directement à l’arrestation de Williams, et que, faite plus tôt, elle aurait empêché sa seconde grande œuvre (le meurtre Williamson) qui eut lieu exactement douze jours plus tard. Cependant les magistrats cachèrent ce détail au public pendant ces douze jours entiers, jusqu’à ce que la seconde œuvre eût été achevée. Celle-là finie, ils la publièrent, sentant apparemment que Williams avait dès lors fait assez pour sa renommée et que sa gloire enfin était au-dessus de l’atteinte du hasard.

Quant au cas de M. Thurtell[39], je ne sais trop qu’en dire. Naturellement, je suis tout disposé à estimer très haut mon prédécesseur à la présidence de cette société, et je reconnais que ses conférences étaient irréprochables. Mais, à parler ingénûment, en vérité, je trouve que son principal ouvrage a été bien surfait.

J’avoue toutefois que moi aussi, d’abord, j’ai été emporté par l’enthousiasme général.

Le matin où le meurtre fut annoncé à Londres, il y eut la plus nombreuse réunion d’amateurs que j’aie jamais vue depuis les jours de Williams.

De vieux connaisseurs qui, de leurs lits, avaient pris la coutume chagrine de ricaner et de se plaindre « que rien ne se fît plus », se traînèrent cette fois jusqu’en la salle de notre club : rarement j’ai été témoin d’une si grande joie, d’une si douce expression de satisfaction générale. De tous côtés, on voyait des gens se serrer la main, se féliciter, s’inviter à dîner pour le soir. Et l’on n’entendait que ces triomphants défis : « Eh bien ! ceci compte-t-il ? » — « Est-ce ceci, ce qu’il fallait ? » — « Êtes-vous satisfait, enfin ? »

Mais au milieu du vacarme, je m’en souviens, nous devînmes tous silencieux, en entendant le vieil amateur cynique L. S., arriver en clopinant sur sa jambe de bois. Il entra dans la pièce, le sourcil froncé, comme de coutume ; et en s’avançant, il continuait à grommeler et à bégayer tout le long du chemin : « Pur plagiat, vil plagiat d’idées que j’ai émises ! Avec cela, il a le style aussi rude qu’Albert Durer, aussi grossier que Fuseli. »

Plus d’un pensa que ce fut pure jalousie et universelle irritation ; mais, je le confesse, quand le premier feu de l’enthousiasme fut tombé, j’ai rencontré de très judicieux critiques pour convenir qu’il y avait quelque chose de fausset dans le style de Thurtell. Le fait est qu’il était membre de notre société, ce qui, naturellement, donnait une tendance amicale à nos jugements ; que sa personne était universellement connue, « à la mode », ce qui lui valait auprès de tout le public de Londres, une popularité temporaire que ses prétentions n’eurent pas la force de supporter, opinionum commenta delet dies, naturae judicia confirmat.