Il y a cependant de Thurtell un projet inachevé pour l’assassinat d’un homme au moyen d’une paire d’haltères, que j’admire fort. C’est une simple ébauche qu’il n’a jamais achevée ; mais à mon esprit elle semble de tous points supérieure à son chef d’œuvre. Je me rappelle le grand regret exprimé par quelques amateurs que cette esquisse eût été laissée dans son état d’inachèvement ; mais là je ne puis pas être d’accord avec eux, car les fragments et les premiers jets des artistes originaux ont souvent en eux un bonheur qui peut s’évanouir dans l’agencement des détails.
J’estime le cas des Mac Kean bien supérieur à l’ouvrage si vanté de Thurtell, par-dessus toute louange, et je le situe, par rapport aux œuvres immortelles de Williams, comme l’Énéide par rapport à l’Iliade.
Il serait temps à présent que je dise quelques mots des principes de l’assassinat en vue de diriger non votre pratique, mais votre jugement. Pour les vieilles femmes et la tourbe des lecteurs de journaux, ils se satisfont de n’importe quoi, pourvu que ce soit assez sanglant. Mais un esprit sensible exige quelque chose de plus. Premièrement, donc, parlons de l’espèce de personnes qui s’adaptent le mieux au dessein de l’assassin ; deuxièmement, du lieu ; troisièmement, du temps et de quelques autres menues circonstances.
Quant à la personne, je tiens pour évident que ce doit être un homme de bien, parce que, si ce ne l’était pas, elle pourrait elle-même, n’est-ce pas ? projeter un assassinat au même moment, et ces luttes « où le diamant taille le diamant », bien qu’assez satisfaisantes si rien de mieux n’émeut, ne sont pas en vérité ce qu’un critique peut se permettre d’appeler des assassinats. Je pourrais mentionner des gens (je ne cite aucun nom) qui ont été tués par d’autres gens, dans une allée obscure, et jusque-là tout paraîtrait assez correct ; mais, à y regarder de plus près, le public s’est avisé que la partie tuée, au même moment, méditait de voler son assassin, tout au moins, et peut-être de le tuer si elle s’était trouvée assez forte. Toutes les fois que tel est le cas, ou que l’on peut penser que tel est le cas, adieu les effets originaux de l’art. Le but final de l’assassinat considéré comme un art, est en effet précisément le même que celui de la tragédie selon Aristote, c’est-à-dire « de purifier le cœur au moyen de la pitié ou de la terreur ». Or, s’il peut y avoir terreur, comment pourrait-il y avoir aucune pitié devant un tigre détruit par un autre tigre ?
Il est évident, aussi, que la personne choisie ne doit pas être un personnage public. Par exemple, aucun artiste judicieux n’aurait tenté d’assassiner Abraham Newland[40]. Tout le monde a lu tant d’Abraham Newland et si peu de gens l’ont jamais vu, qu’à la croyance générale, il était une pure idée abstraite. Je me souviens qu’une fois je me risquai à dire que j’avais dîné dans un café avec Abraham Newland, tout le monde me regarda avec dédain, comme si j’eusse prétendu avoir joué au billard avec le Prêtre Jean, ou avoir eu une affaire d’honneur avec le Pape. Et, en passant, le Pape serait un personnage très impropre à tuer, car il a une telle ubiquité virtuelle en tant que père de la Chrétienté, et, pareil au coucou, il est si souvent entendu sans être jamais vu, que bien des gens, je le soupçonne, le regardent lui aussi comme une idée abstraite. Ce n’est que si un homme public a l’habitude de donner des dîners, avec toutes les délicatesses de la saison, que le cas est très différent : chacun se trouve fort satisfait que ce ne soit pas une idée abstraite ; par conséquent, il n’y a plus aucune impropriété à le tuer, sauf que cet assassinat tombera dans la classe des assassinats politiques, dont je n’ai pas encore traité.
Troisièmement, le sujet choisi doit être en bonne santé, il serait absolument barbare de tuer une personne malade, et généralement incapable de le supporter. Par ce principe, il ne faut pas qu’on choisisse un tailleur qui ait plus de vingt-cinq ans, car passé cet âge sûrement il doit être dyspeptique. Ou, du moins, si un homme veut chasser dans cette garenne, il pensera à coup sûr de son devoir, d’après une vieille équation établie, de tuer quelque multiple de 9 — soit le 18, le 27 ou le 36. Ici, dans cette bienveillante sollicitude pour le confort des personnes malades, vous remarquerez l’effet ordinaire de l’art qui est d’adoucir et de raffiner les sentiments. Le monde en général, Messieurs, est très épris de sang ; tout ce qu’il désire dans un meurtre c’est une effusion copieuse de sang ; un étalage éclatant en cela lui suffit. Mais le connaisseur éclairé a le goût plus raffiné ; de notre art, comme de tous les autres arts libéraux, quand on les possède à fond, le résultat est d’humaniser le cœur ; tant il est vrai que
« Ingenuas didicisse fideliter artes
Emollit mores, nec sinit esse feros. »
Un ami, un philosophe, bien connu pour sa philanthropie et pour sa bonté générale, me suggère que le sujet choisi doit encore avoir une famille de jeunes enfants entièrement dans la dépendance de ses actions, en vue d’approfondir le pathétique. Sans nul doute, c’est là un judicieux avis. Pourtant je n’insisterai pas trop vivement sur cette condition. Un bon goût sévère sans conteste la suggère ; mais néanmoins, si l’homme était d’autre part irréprochable au point de vue des mœurs et de la santé, je ne tiendrais pas avec une jalousie trop exacte à une restriction qui aurait pour effet de rétrécir la sphère de l’artiste.
Voilà pour la personne. Quant au temps, au lieu, aux instruments, j’aurais à dire bien des choses, mais le temps me fait défaut. Le bon sens du praticien habituellement l’a porté vers la nuit et vers le secret. Pourtant il ne manque pas de cas où l’on se soit, avec un effet excellent, départi de cette règle. En ce qui concerne le temps, le cas de Mrs Ruscombe forme une exception superbe que j’ai déjà signalée ; et en ce qui concerne à la fois le temps et le lieu, il se trouve une belle exception dans les annales d’Édimbourg (année 1805), qui est familière à tous les enfants d’Édimbourg, mais qui a été étonnamment frustrée de sa juste part de renommée auprès des amateurs anglais. Le cas auquel je fais allusion c’est celui d’un encaisseur à l’une des banques, qui fut tué, alors qu’il portait un sac de monnaie, en plein midi, à un tournant de High street, qui est une des rues les plus passantes de l’Europe ; et l’assassin, à l’heure qu’il est, n’est pas encore découvert.