« Sed fugit interea, fugit irreparabile tempus,

Singula dum capti circumvectamur amore. »

Et maintenant, Messieurs, pour conclure, permettez-moi, encore une fois, de décliner solennellement toutes prétentions de ma part au rôle de professionnel. Je n’ai jamais de ma vie tenté aucun assassinat, excepté en l’année 1801, sur la personne d’un matou ; cet assassinat finit autrement que je ne l’avais désiré. Mon but, je l’avoue, était un franc assassinat. « Semper ego auditor tantum ? » disais-je, « nunquamne reponam ? » et je descendis mon escalier à la recherche du chat, à une heure, par une nuit sombre, avec l’animus et sans doute le regard infernal d’un assassin. Seulement, lorsque je le trouvai, il était occupé à piller au garde-manger le pain et d’autres choses. Or, ceci donnait à l’affaire une face nouvelle ; c’était par un temps de disette générale où même les Chrétiens en étaient réduits à l’usage de pains de pommes de terre, de pains de riz, et de toutes sortes de choses semblables ; et c’était franche trahison à un matou de gâcher le bon pain de froment de la façon qu’il faisait. Instantanément ce devint un devoir patriotique de le mettre à mort, et, tandis que je me dressais bien haut et que je brandissais l’acier étincelant, je m’imaginai m’élever, pareil à Brutus, éclatant, d’une foule de patriotes, et, tout en frappant :

« J’appelai tout haut le nom de Tullius

Et saluai le père de son pays. »

Depuis lors, quelque fugitives pensées que je puisse avoir eues d’attenter à la vie d’une antique brebis, d’une poule surannée, ou de tel petit gibier, c’est le secret qu’enferme ma poitrine ; quant aux formes plus élevées de l’art, je confesse que j’y suis tout à fait impropre. Mon ambition ne va pas si haut. Non, messieurs ; selon les paroles d’Horace,

« Fungar vice cotis, acutum

Reddere quæ ferrum valet, exsors ipsa secandi. »

DEUXIÈME MÉMOIRE
(1839)

Il y a bon nombre d’années, le lecteur peut s’en souvenir, je me suis présenté à lui dans le rôle de dilettante en assassinat. Peut-être dilettante est-ce un terme trop fort. Connaisseur plaira mieux aux scrupules et à la faiblesse du goût général. Je pense qu’il n’y a à cela aucun mal, au moins ? On n’est pas tenu de mettre ses yeux, ses oreilles et son intelligence dans la poche de sa culotte, lorsqu’on tombe sur un assassinat. A moins d’être dans un état tout à fait comateux, je suppose qu’on verra bien que tel assassinat est meilleur ou plus mauvais que tel autre, au point de vue du bon goût. Les assassinats ont leurs petites différences, aussi bien que les statues, les tableaux, les oratorios, les camées, les intailles, que sais-je encore ? Qu’on soit en colère contre un homme parce qu’il parle trop ou parce qu’il parle trop publiquement (pour ce qui est de trop, je le nie : personne ne saurait jamais cultiver ses goûts trop hautement), mais il faut, dans tous les cas, lui permettre de penser. Eh bien, le croiriez-vous ? tous mes voisins avaient ouï parler de ce petit essai d’esthétique que j’avais publié, et malheureusement, comme ils avaient entendu parler aussi d’un club dont je faisais partie et d’un dîner que j’ai présidé, (l’un et l’autre tendait au même petit objet que l’essai, c’est-à-dire à la diffusion d’un juste goût chez les sujets de Sa Majesté), ils répandirent sur mon compte les plus barbares calomnies. En particulier ils disaient de moi (ou du club, ce qui revient au même) que j’avais offert des primes pour les homicides bien conduits, avec tout un système de retenues proportionnelles en cas de faute ou de vice, conformément à un tableau communiqué à mes amis personnels.