Or, laissez-moi vous raconter toute la vérité au sujet du club et du dîner, et l’on verra combien le monde est malicieux. Mais, tout d’abord, en confidence, permettez-moi de vous dire quels sont vraiment mes principes sur la matière en jeu.
Pour ce qui est d’un assassinat, jamais de ma vie je n’en ai commis un seul. C’est là une chose bien connue de mes amis. Je pourrais produire un papier pour le certifier, signé par des tas de gens. Même, si vous y tenez, je doute que beaucoup de gens pussent produire un certificat plus fort. Le mien serait aussi vaste qu’une nappe de table à manger.
Il est, toutefois, un membre du club qui affecte de dire qu’il me surprit à prendre trop de libertés avec sa gorge, une nuit, au club, après que toute autre personne se fut retirée. Seulement, remarquez bien, il glisse son histoire selon son état de civilation[41]. Lorsqu’il n’est pas trop parti, il se contente de dire qu’il me surprit lorgnant sa gorge, que je fus mélancolique pendant plusieurs semaines ensuite, et que ma voix sonnait de façon à exprimer aux oreilles délicates d’un connaisseur le sentiment de l’opportunité perdue.
Tout le club sait que celui-là est un homme désappointé, et qui parle plaintivement parfois de la fatale négligence d’un homme venu sans outils. Et puis, tout cela est une affaire entre deux amateurs et chacun excuse, en ce cas, quelques petites sévérités ou des mensonges.
« Mais, dites-vous, sinon assassin vous-même, vous pouvez avoir encouragé ou même commandé un assassinat ? » Non, sur mon honneur, non. Et c’est le point où je souhaitais en venir pour vous donner satisfaction. La vérité est que je suis un homme très spécial pour toute chose se rapportant à l’assassinat, et que je pousse peut-être trop loin la délicatesse.
Le philosophe stagyrite, très justement et peut-être ayant en vue mon cas, plaçait la vertu dans le τὸ μέσον, ou point médian entre deux extrêmes. La médiocrité dorée est certainement ce que devraient se proposer pour but tous les hommes, mais il est plus aisé de dire que de faire ; mon infirmité consiste notoirement en trop de douceur de cœur, je trouve difficile de maintenir cette ferme ligne équatoriale entre les deux pôles de trop de meurtre d’une part, et de trop peu, de l’autre. Je suis trop mou, et les gens se tirent d’affaire avec moi tout graciés, oui, ils traversent la vie sans un attentat contre eux — des gens qui ne devraient pas être graciés ! Je crois, si j’avais la direction des choses, qu’il y aurait à peine un assassinat d’un bout de l’année à l’autre. C’est vrai, je suis pour la paix, la tranquillité, la cajolerie, et ce qu’on pourrait appeler le non frappement.
Un homme était venu me voir comme candidat à une place, alors vacante, de domestique. Il avait la réputation de s’être ingéré un peu dans notre art, et, disaient d’aucuns, non sans mérite. Ce qui me fit frémir, pourtant, c’est qu’il supposait que cet art faisait partie de ses devoirs réglementaires à mon service ; il prétendait le faire prendre en considération quant à ses gages. Or c’est bien une chose que je ne pouvais tolérer ; de sorte que je lui dis enfin : « Richard, (ou James, selon ce que ce pouvait être) vous vous méprenez sur mon caractère. Si un homme veut et doit pratiquer cette difficile et, permettez-moi d’ajouter, dangereuse branche de l’art, s’il y a un génie dominateur — soit, dans ce cas, tout ce que je dirais c’est qu’il peut poursuivre ses études chez moi aussi bien que chez un autre. Et même je pourrais faire remarquer qu’il ne saurait être mauvais pour lui, non plus que pour le sujet sur lequel il opérerait, d’être guidé par des hommes d’un goût plus sûr que le sien. Le génie peut beaucoup, mais une longue étude de l’art donne toujours le droit d’offrir un conseil. J’irais jusque-là : je suggérerais des principes généraux. Mais, quant à un cas particulier, je ne veux en rien y tremper. Jamais, ne me parlez de telle œuvre d’art précisément que vous méditiez ; je m’y oppose in toto. Car, si une fois un homme se laisse aller à un assassinat, bientôt il en viendra à tenir peu de compte du vol, et du vol il en viendra à boire, à enfreindre le sabbat, et de là à l’incivilité et à la procrastination. Une fois entré dans ce chemin en pente, on ne sait jamais où on s’arrêtera. Plus d’un homme a daté sa ruine de quelque assassinat dont il tenait peut-être peu de compte en ce temps-là. Principiis obsta — voilà ma règle ». — Tel fut mon discours, et toujours j’ai agi en conséquence, et si ce n’est pas là être vertueux, je serais heureux de savoir ce qui l’est.
J’en reviens au dîner et au club. Le club n’était pas, particulièrement, de ma création ; il surgit — tout à fait comme tant d’autres associations similaires pour la propagation de la vérité et la communication des idées nouvelles — plutôt de la nécessité des choses que de l’inspiration d’aucun homme.
Quant au dîner, si un homme plus que tout autre en pouvait être tenu responsable, c’était un membre connu parmi nous sous le nom de Crapaud dans son trou. Il était ainsi appelé à cause de son humeur sombre et misanthropique, qui le conduisait à dénigrer continuellement tous les assassinats modernes comme autant de vicieux avortements, n’appartenant à aucune école d’art authentique. Les plus beaux ouvrages de notre temps le faisaient grogner cyniquement, et, à la longue, cette humeur plaintive s’accrut en lui à tel point et il devint si notoire comme laudator temporis acti, que peu de gens se souciaient de rechercher sa société. Cela le rendit encore plus farouche et plus terrible. Il s’en allait marmottant et grondant ; où que vous le rencontriez, il soliloquait, disant : « méprisable, prétentieux — sans groupement — sans deux idées sur le maniement — sans… » et là vous le perdiez. A la longue l’existence parut lui devenir pénible ; il parlait rarement, il semblait converser avec des fantômes de l’air ; sa gouvernante nous apprit que sa lecture se bornait à peu près à « la Vengeance de Dieu sur le meurtre » par Reynolds et à un livre plus ancien du même titre, signalé par Sir Walter Scott, dans ses « Fortunes de Nigel ». Quelquefois peut-être allait-il jusqu’à lire un calendrier de Newgate antérieur à l’année 1788 ; mais jamais il ne regardait un livre plus récent. Il est vrai qu’il avait une théorie concernant la Révolution française, comme ayant été la grande cause de la dégénérescence de l’assassinat. « Bientôt, Monsieur, avait-il coutume de dire, les hommes auront perdu l’art de tuer de la volaille : jusqu’aux rudiments l’art aura péri. »
En l’année 1811, il se retira du monde. Crapaud dans son trou ne se rencontrait dans aucun endroit public. Nous ne le rencontrâmes plus dans ses fréquentations habituelles, « ni sur la pelouse, ni dans le bois il n’était »[42]. A côté du principal canal, de toute sa nonchalante longueur il se serait étendu les yeux fixés sur l’ordure dont l’eau était troublée. « Même les chiens, eût dit ce moraliste pensif, ne sont pas ce qu’ils ont été, Monsieur, — ce qu’ils devraient être. Je me souviens, au temps de mon grand-père, les chiens avaient quelque idée de l’assassinat. J’ai connu un mâtin, Monsieur, qui s’était mis en embuscade contre un rival, — oui, Monsieur, et qui finalement le tua, avec d’agréables circonstances de haut goût. J’ai été aussi en les termes d’une amitié intime avec un matou qui était un assassin. Mais à présent ! — » et alors, le sujet devenu trop pénible, il frappait de la main son front, et sortait brusquement dans la direction de chez lui, vers son canal favori ; c’est là qu’un amateur le vit dans un tel état qu’il avait pensé dangereux de lui adresser la parole. Bientôt après, Crapaud s’enferma entièrement ; on comprit qu’il s’était abandonné à la mélancolie ; et, à la longue, l’opinion prévalut que Crapaud dans son trou s’était pendu.