Que s’en suivit-il ? De tous les ponts sur le fleuve, de toutes les places ouvertes d’où se voyait le spectacle, une rumeur soutenue s’éleva d’admiration et de sympathie.
Quelques années avant cet événement, un prodigieux incendie se produisit à Liverpool ; le Goree, vaste amas de magasins, à côté d’un des docks, fut consumé jusqu’au ras du sol. L’énorme édifice, haut de 8 ou 9 étages, chargé des marchandises les plus combustibles, — plusieurs milliers de balles de coton, blés et avoines par milliers de quarters[52], goudron, térébentine, rhum, poudre à fusil, etc., — continua durant plusieurs heures de la nuit à nourrir ce feu formidable. Pour aggraver le malheur, il soufflait une brise de vent régulière, (heureusement pour la navigation, elle soufflait vers la terre, c’est-à-dire vers l’est) et sur toute la route de Warrington, à 18 milles de distance à l’est, l’air entier était illuminé par des flammèches de coton, souvent imbibées de rhum, et par ce qui, semblable à de véritables mondes d’étincelles flamboyantes, embrasait toutes les régions supérieures de l’air. Tout le bétail couché dans les champs, dans un rayon de 18 milles, fut jeté dans la terreur et dans l’agitation. Les hommes, naturellement, lisaient dans le tumulte, qui passait au-dessus de leurs têtes, de tourbillons scintillants et flamboyants, l’annonce de quelque gigantesque calamité survenue à Liverpool ; et la lamentation à ce sujet était universelle. Mais cette humeur de sympathie publique ne s’imposait pas à un point tel qu’elle supprimât, ou même qu’elle détournât les élans momentanés d’une admiration emphatique, tandis que ce grésil en flèches de feux aux maintes couleurs courait sur les ailes de l’ouragan, tour à tour à travers les profondeurs ouvertes de l’air et à travers les sombres nuages du ciel.
Le même traitement, précisément, s’applique aux assassinats. Après le premier tribut de regret à ceux qui ont péri, et, en tous cas, après que les intérêts des personnes ont été tranquillisés par le temps, inévitablement les traits scéniques, (ce qui peut esthétiquement s’appeler les avantages) des différents assassinats sont passés en revue et appréciés. Par conséquent, en faveur de mon extravagance, je viens me réclamer, moi, d’un principe inévitable et perpétuel dans les tendances spontanées de l’âme humaine, chaque fois qu’elle s’abandonne à elle-même. Et nul ne pourra prétendre qu’un plaidoyer analogue puisse être hasardé dans le cas de Swift.
Cette différence importante entre le Doyen et moi, tel est l’un des motifs qui nécessitaient le présent post-scriptum. Le second objet du post-scriptum sera de mettre le lecteur, d’une manière circonstanciée, au courant des trois affaires mémorables d’assassinats que depuis longtemps la voix des amateurs a couronnés du laurier, et plus spécialement des deux premières, c’est-à-dire des immortels assassinats de Williams, en 1812[53]. L’acte et l’acteur, chacun séparément, offre le plus grand intérêt ; et, comme quarante-quatre années se sont écoulées depuis 1812, on ne saurait supposer que ni l’un ni l’autre soit connu de façon approfondie par les hommes de la génération présente.
Jamais, d’un bout à l’autre, dans les annales de la Chrétienté universelle, il n’y a eu, en vérité, un acte, commis par un seul individu isolément, qui ait eu le pouvoir d’épouvanter les cœurs des hommes autant que cet assassinat, ce carnage par lequel, durant l’hiver de 1812, John Williams, en une heure, détruisit de fond en comble deux maisons, en extermina, sauf deux, tous les habitants, et établit sa propre suprématie sur tous les enfants de Caïn. Il serait tout à fait impossible de décrire suffisamment la frénésie des sentiments qui, durant l’entière quinzaine qui suivit, maîtrisa le cœur populaire : vrai délire d’horreur indignée chez quelques-uns, vrai délire de l’épouvante chez les autres.
Pendant douze jours de suite, sur l’avis sans fondement que le meurtrier inconnu avait quitté Londres, la panique qui avait convulsé la puissante métropole se répandit à travers l’île toute entière. J’étais, moi, à cette époque, à environ trois cents milles de Londres, mais là, comme partout, la panique était indescriptible. Une dame, ma proche voisine, que je connaissais personnellement et qui vivait pour l’instant, durant une absence de son mari, avec très peu de domestiques, dans une maison très à l’écart, n’eut pas de repos jusqu’à ce qu’elle eût fait placer dix-huit portes (elle-même me l’a raconté, et, du reste, persuadé par preuve oculaire), dont chacune était bien fermée par de forts verrous et des barreaux et des chaînes, entre sa chambre à coucher et tout intrus à forme d’homme. La joindre, fût-ce dans son salon, était chose comparable à la marche d’un drapeau blanc dans une forteresse assiégée ; tous les six pas, on était arrêté par une sorte de herse.
La panique ne se confinait pas chez les riches ; des femmes de la condition la plus humble plus d’une fois moururent sur-le-champ, du coup que leur avaient porté des tentatives suspectes d’intrusion de la part de vagabonds, lesquels ne méditaient probablement rien de pire qu’un vol, mais les pauvres femmes, égarées par les journaux de Londres, s’étaient imaginées que c’était le redoutable assassin de Londres.
Cependant, l’artiste solitaire, qui se reposait au centre de Londres, se nourrissant du sentiment de sa propre grandeur, comme un Attila domestique, comme un « Fléau de Dieu », — cet homme qui cheminait dans les ténèbres et qui faisait fond sur l’assassinat (plus tard on l’a su), en vue d’avoir du pain, des vêtements, et pour s’élever dans la vie, — préparait en silence une réponse à effet aux gazettes publiques ; le douzième jour après son meurtre inaugural, il signalait sa présence à Londres et avertissait tout le monde combien il était absurde de lui attribuer des penchants champêtres, en frappant un second coup, en accomplissant l’extermination d’une seconde famille.
Un peu allégée se trouva la panique provinciale, grâce à cette preuve que l’assassin n’avait pas condescendu à se dérober à la campagne ni à abandonner, un seul moment, sur les motifs de la prudence ou de la peur, les grands castra stativa métropolitains du crime géant, situés à jamais sur les bords de la Tamise. En fait, le grand artiste dédaignait la renommée provinciale ; il doit avoir estimé la risible disproportion du contraste entre une ville de la campagne ou un village, d’une part, et de l’autre un ouvrage plus durable que l’airain — un κτημα ἐς αει — un assassinat d’une telle qualité qu’il pût daigner le tenir pour un ouvrage sorti de son propre atelier.