Coleridge, que je vis quelques mois après ces assassinats terrifiants, me raconta que, pour sa part, bien qu’il résidât en ce temps-là à Londres, il n’avait pas partagé la panique régnante ; il n’en avait été touché qu’en tant que philosophe, il avait été jeté dans une rêverie profonde, au sujet du pouvoir formidable laissé à la disposition de quiconque sait s’accommoder de l’abjuration de toutes les entraves de la conscience, s’il est en même temps tout à fait libre de crainte. Mais s’il ne partageait pas la panique publique, Coleridge ne considérait pas cette panique comme le moins du monde déraisonnable ; en effet, disait-il très justement, dans cette vaste métropole il y a bien des milliers de ménages composés exclusivement de femmes et d’enfants ; il y en a bien d’autres milliers qui, par nécessité, confient leur sauvegarde, durant les longues soirées, à la discrétion de quelque jeune servante ; pour peu qu’elle se laisse persuader, sous le prétexte d’un message de la part de sa mère, de sa sœur ou de son amoureux, et ouvre la porte, dès lors, en une seconde de temps, s’en va à la ruine la sécurité de la maison.

Cependant, en ce temps-là, et pendant plusieurs mois consécutifs, la pratique prévalut de mettre solidement la chaîne sur la porte avant de l’ouvrir, ce qui servit pendant bien longtemps à rappeler la profonde impression laissée à Londres par M. Williams.

Southey, puis-je ajouter, entra profondément dans le sentiment public à cette occasion, et il me dit, une semaine ou deux après le premier assassinat, que c’était bien un événement particulier de cet ordre qui pouvait atteindre à la dignité d’un événement national[54].

Maintenant que j’ai préparé le lecteur à apprécier à sa vraie proportion cet épouvantable tissu d’assassinats (souvenir d’une époque laissée à 42 ans derrière nous, on ne saurait les supposer vraiment connus d’une personne sur quatre de cette génération), je vais passer aux détails circonstanciés de l’affaire.

Avant tout un mot quant à la scène locale des meurtres. Ratcliffe Highway est une grande voie de communication dans un quartier très chaotique du Londres oriental ou nautique. En ce temps-là (c’est-à-dire en 1812), aucune police suffisante n’existait, sauf la police détective de Bow Street — admirable pour son objet particulier, mais absolument disproportionnée au service général de la capitale, — c’était donc un quartier très dangereux. Un homme sur trois, pour le moins, y pouvait être compté comme étranger : Lascars, Chinois, Maures, Nègres, se rencontraient à tous les pas. Et, outre le ruffianisme multiple caché impénétrablement sous les chapeaux mêlés aux turbans de ces gens dont le passé était insaisissable aux yeux des Européens, on ne l’ignore pas, la marine de la chrétienté (spécialement, en temps de guerre, la marine de commerce) est le sûr réceptacle de tous les meurtriers et de tous les ruffians à qui leurs crimes ont donné un motif de se dérober, pour une saison, aux regards du public. Peu de gens de cette catégorie, c’est vrai, sont qualifiés pour se donner comme des hommes de mer capables ; en tout temps, et spécialement durant une guerre, seule une petite proportion (un nucleus) dans l’équipage d’un bateau comporte des hommes capables — la grande majorité est simplement composée de terriens sans expérience.

Mais John Williams, qui avait été, à plusieurs reprises, compté comme marin à bord de différents navires des Indes, etc., était probablement un marin accompli. C’était, en effet, un homme généralement avisé et adroit, fertile en ressources dans toutes les difficultés soudaines, et qui se pliait avec la plus grande souplesse à toutes les variations de la vie sociale.

Williams était un homme de taille moyenne (de 5 pieds 7 pouces et demi à 5 pieds 8 pouces), d’une complexion dégagée, plutôt mince, mais vibrant, passablement musculeux et net de toute chair superflue.

Une dame qui l’a vu à son interrogatoire (je crois, au bureau de police de la Tamise), m’a assuré que ses cheveux étaient de la couleur la plus extraordinaire et la plus vive, — je veux dire d’un jaune brillant, tenant à peu près le milieu entre la couleur de l’orange et celle du citron. Williams était allé dans l’Inde, principalement au Bengale et à Madras, et il avait été aussi sur l’Indus. Or, il est notoire qu’au Pendjab, les chevaux appartenant aux castes élevées sont souvent peints, cramoisi, bleu, vert, pourpre ; et Williams, me semble-t-il, pouvait, dans le dessein possible de se déguiser, avoir pris une idée de cette pratique de Sind et de Lahore, si bien que peut-être cette couleur n’était pas naturelle. Pour le reste, son aspect était assez naturel et — si j’en juge d’après une statuette de lui en plâtre, que j’ai achetée à Londres, — je dirais médiocre en ce qui regarde la structure de son visage.

Quelque chose, cependant, frappait, qui s’accordait bien avec l’impression de son naturel de tigre : son visage portait en tout temps une pâleur exsangue, spectrale. « Vous auriez imaginé, disait mon informatrice, que dans ses veines ne circulait pas le sang rouge de la vie, celui qui s’enflamme par la chaleur de la honte, de la colère ou de la pitié, — mais une sève verte ne jaillissant pas d’un cœur humain. » Les yeux semblaient glacés et vitreux, comme si la lumière en était toute convergée sur quelque victime cachée dans le lointain. En cela, son aspect pouvait être repoussant ; mais, d’autre part, la déposition concordante de beaucoup de témoins, et aussi la déposition silencieuse des faits le montrent, ce que sa manière d’être avait d’huileux et d’insinuation serpentine neutralisait le caractère repoussant de son visage spectral, et lui ménageait auprès de jeunes femmes inexpérimentées un accueil des plus favorables. En particulier, une jeune fille de bonne éducation, que Williams avait sans doute le dessein de tuer, déposa qu’une fois, comme il était assis seul à côté d’elle, il lui avait dit : « Eh bien ! Mademoiselle R…, supposons que j’apparaisse, vers minuit, à côté de votre lit, armé d’un couteau à découper, que diriez-vous ? » Et la jeune fille confiante lui avait répondu : « Oh ! Monsieur Williams, si c’était un autre, je serais effrayée. Mais, en entendant votre voix, je me tranquilliserais. » Pauvre petite ! que ce tracé de premier jet, M. Williams l’eût rempli et réalisé, et elle aurait vu quelque chose dans le visage cadavérique, entendu quelque chose dans la voix sinistre qui eût dérangé sa tranquillité à jamais. Mais rien moins que de si terribles expériences ne pouvait valoir pour démasquer M. John Williams.