C’était dans la nuit d’un samedi de décembre ; M. Williams, nous supposerons qu’il avait fait son coup d’essai[55] bien longtemps auparavant, se frayait un chemin à travers les rues encombrées et affairées. Dire c’était agir. Et cette nuit, il s’était dit en secret qu’il allait exécuter un projet déjà ébauché, lequel, une fois fini, était destiné à frapper, le jour suivant, de consternation « tout le puissant cœur » de Londres, du centre à la circonférence. Plus tard on s’en est souvenu, il avait quitté en vue de sa sombre mission son logement, vers onze heures du soir ; non qu’il eût l’intention de commencer si tôt ; mais il lui était nécessaire de procéder à des reconnaissances. Il portait ses outils serrés sous son ample et spacieux vêtement tout boutonné. C’était en harmonie avec la subtilité générale de son caractère et sa haine élégante de la brutalité, que, par un agrément universel, ses manières fussent distinguées pour leur suavité exquise ; le cœur de tigre se masquait sous le raffinement le plus insinuant et le plus onduleux. Toutes ses connaissances dans la suite ont décrit sa dissimulation comme si aisée et si parfaite que, si en suivant son chemin dans les rues toujours encombrées de monde le samedi soir dans les quartiers pauvres, il avait par mégarde coudoyé quelqu’un, il se fût (pour satisfaire tout le monde) arrêté à lui présenter les excuses les plus convenables. Avec son cœur diabolique couvant le plus infernal des projets, il se serait encore interrompu pour exprimer l’aimable souhait que l’énorme maillet qu’il portait sous les boutons de son pardessus élégant, n’eût pas causé de mal à l’étranger avec qui il était venu en collision. Titien, je crois, à coup sûr Rubens, et peut-être Van Dyck s’étaient fait une loi de ne jamais pratiquer leur art qu’en grand costume — manchettes de dentelles, perruque à bourse et épée à poignée de diamant ; M. Williams, on a des raisons de le croire, quand il sortait pour un grand massacre compliqué, portait toujours des bas et des escarpins noirs ; il n’aurait, sous aucun prétexte, humilié sa condition d’artiste jusqu’à porter une robe de chambre.

Dans sa deuxième grande œuvre, il a été remarqué et rappelé, très particulièrement, par le seul et unique homme tremblant qui, sous les tuantes agonies de la peur, fut contraint (comme va voir le lecteur) de se faire, dans une place cachée, le témoin solitaire de ces atrocités, que M. Williams portait un long habit bleu du drap le plus fin et richement doublé de soie. Parmi les anecdotes qui circulaient à son sujet, on disait dans le temps que M. Williams employait le premier des dentistes et aussi le premier des pédicures. En aucune matière, il n’eût voulu patronner une habileté de second ordre. Et, sans nul doute, dans cette périlleuse petite branche d’industrie qu’il pratiquait, on peut le regarder comme le plus aristocratique et le plus délicat des artistes.

Mais qui était la victime vers la demeure de laquelle il se hâtait ? A coup sûr, il ne pouvait pas avoir l’imprudence de mettre à la voile pour tenir une course aventureuse à la recherche d’une personne de hasard à tuer ? Oh ! non ; il s’était, quelque temps d’avance, assuré de la personne, je veux dire d’un ancien ami très intime. Il semble, en effet, qu’il ait établi comme maxime que la personne la meilleure à tuer est un ami, ou, à défaut d’un ami, article qu’on ne saurait toujours avoir à sa disposition, une connaissance : dans ces deux cas, lorsqu’on approche de son sujet, la suspicion se trouve désarmée, tandis qu’un étranger prendrait l’alarme et trouverait, dans l’aspect même de son meurtrier élu, l’avertissement d’avoir à se tenir sur ses gardes.

Dans le cas présent, on a regardé sa victime prétendue comme réunissant la double condition : originellement ç’avait été un ami, qui, par la suite, sur quelque bon motif survenu, s’était transformé en ennemi. Ou, plus probablement, disaient d’autres, les sentiments depuis longtemps s’étaient assoupis qui avaient donné la vie à des rapports soit d’amitié, soit d’inimitié.

Marr, tel est le nom de cet homme infortuné, choisi (pour sa qualité d’ami ou d’ennemi) comme l’objet du travail de la présente nuit du samedi. L’histoire qui courait en ce temps-là, au sujet de la liaison de Williams et de Marr — et qui jamais, vraie ou fausse, n’a été démentie par l’autorité — c’est qu’ils avaient navigué sur la même malle des Indes jusqu’à Calcutta, et qu’ils s’étaient pris de querelle en mer. Une autre version de l’histoire disait : — Non, ils se sont disputés après être revenus de la mer, et l’objet de leur querelle était Mme Marr, très jolie jeune femme, aux faveurs de laquelle ils s’étaient trouvés candidats rivaux, et ils s’étaient pris soudain l’un pour l’autre de la plus amère inimitié. Certains détails donnaient une couleur de probabilité à cette histoire. Au demeurant, il est parfois advenu, à l’occasion d’un assassinat qui s’expliquait insuffisamment, que, pure bonté de cœur ne tolérant pas un motif simplement sordide à un assassinat éclatant, quelqu’un ait forgé et que le public ait accrédité une histoire pour représenter l’assassin comme ayant agi sous quelque impulsion d’un ordre plus élevé. Dans cette affaire, le public, trop choqué par l’idée que Williams, pour un simple motif de lucre, eût pu consommer une tragédie si complexe, accueillit volontiers le conte qui le représentait sous l’empire d’une malveillance mortelle, accrue par la rivalité la plus passionnée et la plus noble au sujet des faveurs d’une femme. Le cas demeure, jusqu’à un certain point, douteux, — mais certainement la probabilité est que Mme Marr avait été la juste cause, causa teterrima, de la discorde des deux hommes.

Mais les minutes se font nombreuses, les sables du sablier s’écoulent qui mesurent la durée de cette discorde sur la terre. Cette nuit, elle va cesser. Demain est le jour qu’en Angleterre on nomme dimanche, qu’en Écosse on nomme de son nom judaïque de Sabbat. Pour les deux nations, sous les noms différents, le jour a la même fonction : c’est pour toutes les deux le jour du repos. Pour toi aussi, Marr, ce sera le jour du repos, cela est écrit ; et toi encore, jeune Marr, tu vas trouver le repos — toi et ta famille, et l’étranger qui est sous ton toit. Mais ce repos sera dans le monde qui se trouve au delà de la tombe. De ce côté de la tombe, vous allez dormir tous votre sommeil dernier.

C’était une nuit d’extraordinaires ténèbres ; dans cet humble quartier de Londres, quelle que puisse être la nuit, lumineuse ou obscurcie, calme ou orageuse, toutes les boutiques restaient ouvertes les nuits du samedi jusqu’à minuit au moins, et beaucoup une bonne demi-heure en plus. Là, il n’y avait pas de superstition pédante et judaïque au sujet des limites exactes du dimanche. Au pis aller, le dimanche s’étendait depuis une heure du matin, le premier jour, jusqu’à huit heures du matin, le jour suivant, et accomplissait de la sorte un cercle de trente et une heures. C’était, assurément, bien assez long. Marr, particulièrement dans la soirée de ce samedi-là, eût été satisfait même qu’il fût plus court, à condition qu’il vînt plus tôt ; car il avait peiné derrière son comptoir pendant seize heures.

Voici quelle était la situation de Marr dans la vie : — il tenait une petite boutique de bonneterie, et avait placé dans son fonds et dans la fourniture de sa boutique environ 180 livres sterling. Comme tous les hommes engagés dans le commerce, il éprouvait certaines inquiétudes. Il n’était qu’un tout nouveau débutant, et déjà de mauvaises dettes l’avaient alarmé, des effets venaient à maturité qui, vraisemblablement, ne coïncideraient pas avec des ventes en rapport. Mais, de par sa constitution, il était, comme sanguin, plein d’espérances. En ce temps-là c’était un jeune homme de 27 ans, robuste et de fraîche couleur, que ne gênaient qu’à un très faible point ses perspectives commerciales ; toujours de belle humeur, se promettant (bien en vain !) pour cette nuit et la nuit suivante tout au moins, de reposer sa tête lasse et ses soucis sur le sein fidèle de sa douce, aimable jeune femme.

La famille de Marr se composait de cinq personnes, à savoir :

D’abord, lui-même, qui, si lui devait advenir la ruine dans les limites du langage commercial, aurait bien assez d’énergie pour se relever de nouveau, pareil à une pyramide de feu, et pour planer bien haut par-dessus la ruine plusieurs fois répétée. Oui, pauvre Marr, ce pourrait être ainsi, pourvu que tu fusses laissé à ton énergie native sans encombre ; mais voici qu’à présent se tient de l’autre côté de la rue quelqu’un né de l’enfer et qui oppose son péremptoire refus à toutes tes perspectives les plus flatteuses.