La deuxième sur la liste de la famille se trouve sa jolie et aimable femme, laquelle est heureuse à la manière des épouses adolescentes, car elle n’a que 22 ans, et inquiète seulement (quand elle l’est) au sujet de son enfant adoré.

En troisième lieu, en effet, il y a dans un berceau, à moins de neuf pieds plus bas que la rue, je veux dire dans une cuisine chaude et agréable, et bercé à intervalles par la jeune mère, un bébé de huit mois. Depuis dix-neuf mois, Marr et elle sont mariés et c’est là leur premier né. Ne vous affligez pas pour l’enfant qui va devoir observer le profond repos du dimanche dans un autre monde ; car pourquoi un orphelin, plongé jusqu’aux lèvres dans la pauvreté, une fois privé de ses père et mère, traînerait-il sur une terre étrangère et assassine ?

En quatrième lieu, il y a un brave garçon, un apprenti, mettons de treize ans, — un garçon du Devonshire[56], d’une belle figure, tels que le sont pour la plupart les jeunes gens du Devonshire ; content de sa place, pas surmené, traité avec bonté par son maître et par sa maîtresse.

Cinquièmement, et pour finir, fermant la marche de cette paisible famille, une servante, jeune femme adulte qui, très remarquable par la bonté de son cœur, occupait (comme il arrive souvent dans les familles de prétentions modestes quant au rang) une sorte de situation de sœur dans ses relations avec sa maîtresse.

Un grand changement démocratique s’effectue en ce moment précis (1854) et depuis vingt ans s’est effectué dans la société britannique. Des multitudes de personnes ont trouvé honteux de dire les mots « mon maître » et « ma maîtresse » ; le terme qui vient les déposséder lentement est « mon employeur ». Or, aux États-Unis, une telle expression hautement démocratique, encore que désagréable en tant qu’elle est l’inutile proclamation d’une indépendance que personne ne conteste, ne comporte, cependant, aucun mauvais effet durable. Les auxiliaires domestiques s’y trouvent assez généralement dans un état de transition qui aboutit si sûrement et si vite à les mettre eux-mêmes à la tête d’un établissement domestique leur appartenant en propre, qu’en effet ils ignorent, au moment présent, un rapport qui, tout compte fait, devra se dissoudre dans un an ou deux. Mais en Angleterre, où n’existe pas la même réserve de terres perpétuellement en excédent, la tendance de ce changement est pénible. Elle porte en soi l’expression affligeante et grossière de l’immunité quant à un joug, qui était en tout cas bien souvent léger et bénin. Ailleurs je développerai ce que je prétends dire.

Ici, apparemment, au service de Mme Marr, le principe en question se démontrait lui-même par la pratique. Mary, la servante, éprouvait un respect sincère et simple pour une maîtresse qu’elle voyait si fermement occupée de ses devoirs domestiques, et qui, si jeune, investie d’une légère autorité, ne l’exerçait jamais par caprice, mais la manifestait toujours d’une façon remarquable. D’après le témoignage de tous les voisins, elle se comportait, vis-à-vis de sa maîtresse, avec une nuance de respect discret, tout en se montrant ardente à la soulager, chaque fois que c’était possible, du poids de ses devoirs maternels, par les services joyeux et volontaires d’une vraie sœur.

Telle était la jeune femme que tout à coup, trois ou quatre minutes avant minuit, Marr appela du bord de l’escalier, la chargeant d’aller acheter des huîtres pour le souper de la famille. De quels minces hasards dépendent bien souvent de sérieux résultats qui durent la vie ! Marr, occupé par les affaires de sa boutique, Mrs Marr, occupée par quelque indisposition et un réveil de son bébé, avaient oublié l’un et l’autre de s’inquiéter du souper. Le temps, de moment en moment, restreignait la possibilité d’un choix varié ; et l’on commanda des huîtres, sans doute comme la chose la plus probable à trouver après que minuit aurait sonné. Et voilà que de cette circonstance insignifiante allait dépendre la vie de Mary ! Qu’on l’eût envoyée chercher le souper comme à l’ordinaire entre dix et onze heures, il est bien certain qu’elle, le seul membre de la famille entière qui ait échappé à la tragique extermination, n’y eût pas échappé, il n’est que trop certain qu’elle aurait partagé la destinée commune.

Maintenant il était devenu nécessaire de faire vite, hâtivement ; donc, ayant reçu de l’argent de Marr, un panier à la main, tête nue, Mary courut hors de la boutique. Ce fut dans la suite, à se le remémorer, un souvenir qui lui glaçait le cœur que, précisément en passant le seuil de la boutique, elle avait remarqué de l’autre côté de la rue, à la lumière des réverbères, la figure d’un homme, stationnaire à ce moment, mais qui l’instant d’après avait lentement bougé.

C’était Williams, ainsi qu’un petit incident, tout juste avant ou tout juste après (il est à présent impossible de dire lequel des deux) l’a prouvé suffisamment. Or, si l’on considère le désordre et la hâte inévitables de Mary dans les conjonctures posées, le temps à peine suffisant pour avoir chance de faire sa commission, il devient évident qu’elle a dû sentir se rattacher un sentiment profond de malaise mystérieux aux mouvements de cet inconnu, sans quoi, assurément, son attention ne se fût pas trouvée disponible pour si peu de chose.

Sur ce point même elle a jeté un peu de lumière pour ce qui pouvait, à demi consciemment, se passer alors dans son esprit. Elle disait que, nonobstant l’obscurité qui ne lui aurait pas permis de reconnaître les traits de l’homme ni de s’assurer de l’exacte direction de ses yeux, elle avait pourtant remarqué que, d’après son maintien quand il se mit en marche, et d’après la visible allure de sa personne, il devait être en train de regarder vers le no 29.