Le petit incident auquel j’ai fait allusion et qui confirme l’opinion de Mary c’est que, à un moment très rapproché de minuit, le watchman, le veilleur de nuit, avait particulièrement remarqué cet étranger. Il l’avait observé qui regardait continuellement dans la fenêtre de la boutique de Marr, et il avait trouvé cette action, en la rapprochant des apparences de l’homme, tellement suspecte qu’il entra dans la boutique de Marr pour lui communiquer ce qu’il avait vu.

Il établit ce fait, plus tard, devant les magistrats, en ajoutant que, dans la suite, c’est-à-dire très peu de minutes après minuit (huit ou dix minutes, probablement, après le départ de Mary), comme il repassait, selon sa tournée ordinaire d’une demi-heure, Marr lui avait demandé de l’aider à fermer ses volets. Ce fut là la dernière communication entre eux ; et le watchman avertit Marr que le mystérieux étranger semblait, cette fois, s’être éloigné et qu’il ne s’était plus fait voir depuis le premier avis donné par le watchman à Marr.

Il est hors de doute que Williams avait observé la visite du watchman à Marr, et qu’ainsi son attention avait été attirée sur l’indiscrétion de son propre maintien, si bien que l’avertissement, donné inefficacement à Marr, c’est Williams qui en avait tenu compte.

Et, c’est à peine si on peut le mettre davantage en doute, le chien sanguinaire avait commencé son œuvre dans la minute qui suivit celle où le watchman aida Marr à poser ses volets, en voici la raison :

Ce qui empêchait Williams de commencer plus tôt, c’était l’exposition de tout l’intérieur de la boutique aux regards des passants de la rue. Il était indispensable que les volets fussent fermés avec soin pour que Williams pût, en sécurité, se mettre à l’ouvrage. Mais, dès que cette précaution préliminaire serait prise et qu’il se serait assuré un abri contre la vue du public, ne perdre aucun moment par un retard devenait dès lors d’une bien plus grande importance qu’il ne l’avait été primitivement de ne rien hasarder par de la précipitation. Tout dépendait de ce fait, pénétrer avant que Marr eût clos la porte.

Toute autre manière d’entrer (par exemple, en attendant le retour de Mary pour faire son entrée en même temps qu’elle), on le verra, Williams y aurait compromis un précieux avantage que, si on lit ses actions muettes dans leur exacte ordonnance, il a dû, le lecteur va le comprendre, mettre à profit.

Williams attendit, par nécessité, que le bruit des pas du watchman se fût éloigné ; il attendit peut-être trente secondes ; passé ce danger, le danger prochain était que Marr se mît à clore sa porte : un tour de clé, et l’entrée était fermée à l’assassin. C’est pourquoi il s’élança au dedans, et d’un mouvement adroit de la main gauche il tourna, sans doute, la clé, sans laisser Marr s’apercevoir de ce stratagème fatal. Il est en vérité admirable et des plus intéressants de suivre la marche successive du monstre, et de noter l’absolue certitude avec laquelle les silencieux hiéroglyphes de l’affaire nous décèlent tout le processus et les mouvements du drame sanglant, non moins sûrement et aussi pleinement que si nous avions été nous-mêmes cachés dans la boutique de Marr ou que si nous avions contemplé du haut des cieux de pitié, ce vautour infernal qui ne savait pas ce que pitié veut dire.

Qu’il ait caché à Marr son artifice secret et rapide quant à la serrure, cela est évident ; parce que sinon, Marr eût aussitôt pris l’alarme, surtout après ce que le watchman lui avait communiqué ! Or on verra bientôt que Marr ne s’était pas alarmé. Certes, pour le plein succès de Williams, il importait, au plus haut degré, d’empêcher et de prévenir tout hurlement, tout cri d’agonie de Marr. De telles clameurs et dans une situation si légèrement défendue contre la rue, je veux dire par les murs les plus minces, se font entendre du dehors à peu près aussi clairement que si elles s’élevaient dans la rue. Ces clameurs, il était donc indispensable de les étouffer. Elles furent étouffées ; et le lecteur va comprendre comment.

Mais, en ce moment laissons le meurtrier seul avec ses victimes. Que durant 50 minutes il travaille à sa guise. La porte d’entrée, comme nous savons, est maintenant assurée contre tout secours. Il n’y a pas de secours. Attachons donc notre vue sur Mary, et, quand tout sera achevé, revenons avec elle lever le rideau et lire l’horrible monument de tout ce qui s’est passé pendant son absence.

La pauvre fille, l’esprit inquiet à un point qu’elle ne pouvait qu’à moitié comprendre, errait de ci, de là, à la recherche d’un débit d’huîtres ; et n’en trouvant pas qui fût encore ouvert dans le rayon que lui avait fait connaître son expérience ordinaire, elle se dit que le mieux était de tenter la chance dans un quartier plus éloigné. Elle voyait, dans le lointain, briller et scintiller les réverbères qui l’attiraient ; et, ainsi, à travers des rues inconnues pauvrement éclairées[57], par cette nuit particulièrement obscure, dans une région de Londres où des tumultes furieux continuellement la détournaient de ce qui semblait le droit chemin, il était bien naturel qu’elle s’égarât. Pendant ce temps, le dessein dans lequel elle était sortie était devenu sans espoir. Il ne lui restait plus qu’à revenir sur ses pas. Mais là était la difficulté ! Car elle avait peur de demander son chemin à des passants de hasard dont l’obscurité l’empêchait de reconnaître les dehors. A la longue, à sa lanterne elle reconnut un watchman. Par lui, elle fut remise dans la bonne route, et dix minutes plus tard, elle se retrouvait devant la porte du no 29 de Ratcliffe Highway. En même temps, elle se convainquit qu’elle avait dû être absente pendant 50 à 60 minutes ; elle avait, en effet, entendu dans le lointain, le cri une heure passé, lequel, commencé quelques secondes après une heure, durait sans interruption de 10 à 12 minutes.