La personne à qui s’adressait son récit était un prêteur sur gages ; ce devait être à coup sûr un homme brave, car l’entreprise était périlleuse, ne fût-ce qu’en tant qu’épreuve pour sa force physique, de faire face seul à seul à un assassin mystérieux, lequel apparemment avait signalé sa vaillance par un triomphe d’une telle étendue. Certes, encore une fois, il fallait à l’imagination un effort de victoire sur soi-même pour s’élancer, tête baissée, en la présence d’un homme enveloppé dans un nuage de mystère, et dont la nationalité, l’âge, les motifs étaient tout ensemble inconnus. Il est rare que sur un champ de bataille un soldat ait été appelé à affronter un danger aussi complexe. Car, si la famille entière de son voisin Marr avait été exterminée — si cela était vrai, en effet, — une telle quantité de sang répandu semblait bien le dénoncer, il devait y avoir deux personnes pour commettre le crime, ou, si une seulement avait accompli une telle ruine, en ce cas, de quelle colossale audace devait-elle être douée, celle-là ! et aussi, sans doute, de quelle agilité, de quelle force animales ! Mieux même : l’ennemi inconnu (qu’il fût un seul ou qu’il fût double) serait, sans aucun doute, soigneusement armé.

Eh bien, en dépit de tant de désavantages, cet homme sans crainte n’hésita pas à s’élancer tout de suite vers le champ du massacre, dans la maison de son voisin. Le temps seulement de passer son pantalon et de s’armer d’un tisonnier de cuisine, il descendit dans la petite cour derrière sa maison. En approchant de cette manière, il avait chance de surprendre l’assassin, tandis que s’il eût passé par le devant, cette chance n’eût pas existé, et il y aurait eu de plus un retard considérable dans le travail d’enfoncer la porte.

Un mur de briques haut de neuf ou dix pieds, séparait ses locaux de derrière de ceux de Marr. Il sauta par-dessus ; et, au moment même où il s’arrêtait à la nécessité de retourner prendre une bougie, il aperçut tout à coup un faible rayon de lumière qui apparaissait déjà sur une partie de la demeure de Marr. La porte de derrière de Marr était grande ouverte. Sans doute le meurtrier y avait-il passé une demi-minute plus tôt. Rapidement l’homme courageux s’avança vers la boutique, et là il aperçut le carnage de la nuit étalé sur le sol, et le local étroit si inondé de sang qu’il était à peine possible d’en éviter la pollution en s’y choisissant un chemin jusqu’à la porte d’entrée. Dans la serrure de la porte restait encore la clé qui avait donné à l’assassin inconnu un avantage si fatal sur ses victimes.

Entre temps, la nouvelle à ébranler le cœur, confondue parmi les cris de Mary (l’idée lui était venue que l’une des nombreuses victimes pouvait peut-être être encore à la portée de quelque secours médical, mais que tout dépendait de sa promptitude) avait abouti, même à cette heure tardive, à grouper un petit rassemblement auprès de la maison.

Le prêteur sur gages ouvrit grande la porte. Un ou deux watchmen précédaient la foule ; mais un spectacle à déchirer l’âme les arrêta et imprima un silence soudain à leurs voix, auparavant si hautes.

Le drame tragique racontait tout haut sa propre histoire, et la succession peu nombreuse et sommaire de sa marche.

L’assassin encore était inconnu tout à fait ; pas même soupçonné. Il y avait des raisons pour penser que ce devait être une personne familièrement connue de Marr. Il était entré dans la boutique en ouvrant la porte après que Marr l’avait fermée, on argumentait avec raison que, après l’avis donné à Marr par le watchman, l’apparition d’un étranger dans la boutique à cette heure et dans un voisinage si dangereux, et entrant d’une manière si irrégulière et si suspecte (je veux dire s’introduisant après que la porte avait été fermée, et après que la fermeture des volets avait coupé toute communication ouverte avec la rue) aurait certainement éveillé chez Marr une attitude de vigilance défensive. Donc, tout indice que Marr n’y avait pas été éveillé, démontrait jusqu’à la certitude que quelque chose s’était produit pour neutraliser cette alarme et pour désarmer fatalement, de la sorte, les appréhensions prudentes de Marr. Ce quelque chose ne pouvait consister qu’en un simple fait, à savoir que la personne de l’assassin était familièrement connue de Marr, une connaissance ordinaire et non suspecte.

Ceci supposé comme clé à tout le reste, le cours entier et l’évolution du drame subséquent devenaient clairs comme le jour : — l’assassin, c’est évident, avait ouvert doucement et aussi fermé derrière lui avec une douceur égale la porte de la rue. Il s’était alors avancé vers le petit comptoir, tout en échangeant les salutations ordinaires d’une vieille connaissance avec Marr insoupçonneux. Le comptoir atteint, il devait avoir demandé à Marr une paire de chaussettes en coton écru. Dans une boutique petite comme celle de Marr, il ne saurait y avoir grande latitude de choix pour disposer les différentes marchandises. L’arrangement en était sans aucun doute connu de l’assassin, qui s’était assuré déjà que, pour descendre l’article demandé à présent, Marr se trouverait requis de se retourner vers le rayon derrière lui, et en même temps d’élever les yeux et les mains à un niveau de dix-huit pouces au-dessus de sa tête. Ce mouvement le plaçait dans la position la plus désavantageuse possible par rapport à l’assassin ; celui-ci donc, à l’instant où les mains et les yeux de Marr étaient embarrassés et le derrière de sa tête pleinement exposé, soudain de dessous son large pardessus avait tiré un lourd maillet de charpentier de navire et d’un seul coup unique, avait assez entièrement étourdi sa victime pour la laisser incapable de résistance. La seule position de Marr disait toute son histoire. Il s’était naturellement affaissé derrière le comptoir, les mains occupées de façon à confirmer tout le dessin de l’affaire, comme je l’ai ici indiquée. Bien probable était-il encore que le même premier coup, cette première marque de la trahison qui atteignit Marr, avait été aussi le dernier coup qui lui anéantit la conscience. Le plan de l’assassin, son système raisonné de meurtre découlait logiquement de cette apoplexie ou tout au moins d’un étourdissement suffisant infligé pour assurer une perte longue de la conscience. Ce pas pour débuter mettait le meurtrier à son aise. Puis comme un retour de sentiment eût pu constamment le ramener à un danger complet, c’était sa pratique fixe de couper la gorge.

A un type invariable sur ce point tous les meurtres se conformaient : d’abord le crâne était brisé, ce qui préservait l’assassin de représaille immédiate ; puis, dans le but d’enclore le tout dans un silence éternel, il coupait uniformément la gorge.

Pour le reste, tels qu’ils se révélaient d’eux-mêmes, voici les détails : — la chute de Marr pouvait, vraisemblablement avoir causé un bruit sourd et confus de lutte, d’autant plus qu’on ne le pouvait confondre, à cette heure, avec aucune rumeur venue de la rue — la porte de la boutique étant fermée. Il est plus probable, pourtant, que le signal d’alarme descendant à la cuisine se produisit lorsque l’assassin se mit à couper la gorge à Marr. La place très restreinte derrière le comptoir rendait impossible, dans la hâte critique de l’affaire, de découvrir la gorge largement ; l’horrible scène devait se faire à coups partiels et interrompus : de profonds grognements durent s’élever ; et alors se fit un élan vers le haut de l’escalier. Contre cet élan, la seule phase dangereuse de l’opération, l’assassin devait s’être préparé spécialement. Mme Marr et l’apprenti, tous deux jeunes et actifs, s’avanceraient, à coup sûr, vers la porte de la rue. Si Mary avait été à la maison, et si trois personnes à la fois eussent combiné de distraire les projets du meurtrier, il est tout juste possible que l’une d’elles eût réussi à atteindre la rue. Mais le terrible balancement du pesant maillet surprit le garçon et la maîtresse, tous deux, avant qu’ils aient pu atteindre la porte. L’un et l’autre gisaient étendus sur le parquet, au milieu de la boutique ; et au moment même où il les avait voués à l’inaction, le chien maudit s’abattait sur leurs gorges avec son rasoir. Le fait est que, aveuglée par sa pure pitié pour le pauvre Marr en entendant ses gémissements, Mme Marr avait perdu de vue la politique à suivre : elle et le garçon auraient dû se diriger vers la porte du fond, afin de donner ainsi l’alarme en plein air, ce qui, en soi, était le grand point ; plusieurs moyens de distraire l’attention de l’assassin se présentaient dans cette manière d’agir, que, de toute autre façon l’extrême exiguïté de la boutique leur refusait.