Vaine serait la tentative d’exprimer l’horreur qui pénétra les spectateurs assemblés de la pitoyable tragédie. La foule savait qu’une personne, grâce à un hasard, avait échappé au massacre général ; cette personne à présent se trouvait sans voix et semblait en délire, si bien que par compassion pour son état bien digne de pitié, une voisine l’avait emmenée et mise dans un lit. C’est ainsi que pendant un temps plus long qu’il n’eût été sans cela possible, aucune des personnes présentes ne connaissait suffisamment les Marr pour savoir qu’ils avaient un jeune enfant ; le hardi prêteur sur gages s’en était allé faire une déclaration au coroner, et un autre voisin porter son témoignage qu’il croyait urgent au bureau de police du voisinage. Soudain, apparut dans la foule, quelqu’un qui savait que les parents assassinés avaient un enfant ; on le trouverait soit en bas de l’escalier soit dans une des chambres du haut. Immédiatement un flot de monde se répandit dans la cuisine où tout de suite on aperçut le berceau — les couvertures dans un état de confusion indescriptible. En les démêlant, les mares de sang devinrent visibles, puis, nouveau signe sinistre, la flèche du berceau avait été brisée en morceaux. Il fut clair que le misérable s’était trouvé doublement gêné — d’abord par la flèche arquée à la tête du berceau, qu’il avait alors mis en pièces avec son maillet, et deuxièmement par l’amas des draps et des oreillers autour de la tête du bébé. Le libre jeu de ses coups avait été de la sorte déjoué. Et il avait mis fin à cette scène en appliquant son rasoir à la gorge du pauvre innocent. Après quoi, sans but apparent, comme s’il avait été pris de honte au spectacle de ses propres atrocités, il s’était mis à entasser le linge, laborieusement, par-dessus le cadavre de l’enfant.
Cet incident donnait un indéniable caractère d’acte de vengeance à l’affaire entière, et confirmait par là la rumeur qu’une querelle entre Williams et Marr avait pris son origine dans leur rivalité. Un écrivain, pourtant, prétendit que l’assassin pouvait avoir trouvé nécessaire pour sa sûreté personnelle d’éteindre les pleurs de l’enfant. Mais on lui répondit, avec justesse, qu’un enfant de huit mois seulement n’aurait pas pu pleurer par le sentiment de la tragédie qui avait lieu, mais seulement d’une façon accoutumée, en raison de l’absence de sa mère, et qu’un tel cri, même ouï le moins du monde hors de la maison, aurait été précisément ce que les voisins entendaient constamment, de sorte qu’il n’eût pas attiré une attention spéciale, ni fait naître une alarme raisonnable chez l’assassin. Nul incident, cependant, dans tout ce tissu d’atrocités, n’envenima la furie populaire contre le bandit inconnu, autant que cette boucherie superflue d’un bébé.
Naturellement, le dimanche matin, dont l’aube se fit quatre ou cinq heures plus tard, l’affaire était trop pleine d’horreur pour ne pas se répandre dans toutes les directions. Mais je n’ai aucune raison de penser qu’elle se fût insinuée dans aucun des nombreux journaux du dimanche. Dans le cours régulier des choses, toute occurrence ordinaire qui ne se produit, ou ne transpire pas avant une heure un quart le matin du dimanche, ne saurait arriver à l’oreille du public que par les éditions du lundi des journaux dominicaux, ou par les journaux réguliers du lundi matin. Si telle a été la marche suivie dans cette occasion, jamais il n’y a eu d’omission plus insigne. Car, c’est certain, à satisfaire le public qui demandait les détails dès le dimanche, et c’eût été aisé en annulant une couple de colonnes ennuyeuses pour y substituer la narration circonstanciée dont le prêteur sur gages et le watchman auraient pu fournir la matière, on eût pu amasser une petite fortune. Au moyen d’affiches convenables, dispersées à travers tous les quartiers de l’infinie métropole, 250.000 exemplaires supplémentaires auraient pu se vendre, — je dis de tout journal qui aurait rassemblé les matériaux exclusifs en allant au-devant de l’excitation du public. De toutes parts le public s’était mis en marche vers le centre, attiré par les rumeurs qui volaient, et partout brûlait d’être informé plus amplement [58].
Le dimanche d’après (le dimanche de l’octave après l’événement) on fit les funérailles des Marr : dans la première bière était placé Marr ; dans la deuxième Mme Marr avec le bébé dans ses bras ; dans la troisième le jeune apprenti. Ils furent enterrés côte à côte ; 30.000 ouvriers suivirent la procession funèbre, l’horreur et la tristesse peintes sur leurs visages.
Jusque là aucune rumeur n’était dans l’air qui indiquât, fût-ce par conjecture, l’auteur hideux de ces ruines — ce saint patron des fossoyeurs. Si, le dimanche des funérailles, on en avait su au sujet de cet individu, autant qu’on en savait partout six jours plus tard, les gens s’en seraient allés tout droit du cimetière au logement de l’assassin, et, sans souffrir aucun délai, lui auraient arraché membre après membre. Mais, jusque-là, faute d’un simple objet sur qui un soupçon raisonnable pût se poser, la colère publique se trouvait obligée de s’arrêter. Au reste, loin de montrer, et c’est naturel, aucune tendance à tomber, l’émotion publique se renforçait, bien entendu, chaque jour, à mesure que la répercussion du saisissement se mit à revenir des provinces à la capitale. Sur toutes les grandes routes du royaume, on faisait des arrestations continuelles de vagabonds et de rôdeurs qui ne pouvaient rendre de leur situation un compte satisfaisant, ou dont les dehors en toute chose s’accordaient avec le signalement imparfait de Williams qu’avait fourni le watchman.
En même temps que ce flux puissant de pitié et d’indignation qui se formait en arrière vers le terrifiant passé, il se mêlait aussi aux pensées des personnes réfléchies un sous-courant d’expectative inquiète pour le futur immédiat. « Le tremblement de terre » pour citer un fragment pris à un passage frappant de Wordsworth,
« Le tremblement de terre n’est pas satisfait d’un coup ».
Tous les risques, et surtout les pernicieux, sont périodiques. Un assassin qui l’est par passion et tel un loup, par une soif insatiable du sang répandu, en tant que d’un mode de luxure antinaturelle, ne saurait tomber dans l’inertie. Cet homme-là, bien plus encore que le chasseur de chamois dans les Alpes, vient solliciter les dangers et son salut qui tient à un fil dans son industrie, ainsi qu’un condiment pour assaisonner les monotonies insipides de la vie quotidienne. Outre les instincts infernaux sur quoi l’on ne pouvait que trop sûrement compter pour voir se renouveler ses atrocités, l’assassin des Marr, c’était clair, en quelque lieu qu’il se tînt aux aguets, devait être un nécessiteux, et un nécessiteux de l’espèce la moins disposée à chercher ou à trouver des ressources par des modes honorables d’industrie : tant en vertu d’un dégoût hautain qu’en vertu d’une désuétude à ce qui y convient, les hommes de violence y sont spécialement disqualifiés. Ne fût-ce, donc, que pour le seul gagne-pain, l’assassin, que tous les cœurs cherchaient, émus, à déchiffrer, allait faire, on pouvait s’y attendre, sa résurrection sur quelque scène d’horreur, après un intervalle raisonnable. Même dans le meurtre des Marr, si l’on accorde qu’il avait été gouverné surtout par une impulsion de cruauté vindicative, il était cependant clair que le désir du butin avait coopéré avec de tels sentiments. De plus il était clair que ce désir avait dû être déçu : excepté la somme insignifiante que Marr avait réservée pour les dépenses de la semaine, le meurtrier ne trouva, sans doute, que peu ou que rien qu’il ait pu prendre en considération. Deux guinées peut-être étaient tout ce qu’il avait pu retirer de butin. Une semaine environ en verrait la fin. Par conséquent, la conviction de tout le monde était qu’après un mois ou deux, lorsque la fièvre d’excitation pourrait s’être un peu refroidie, ou aurait été remplacée par des sujets d’un intérêt plus nouveau, de façon que la vigilance, nouvellement née dans la vie familiale pût avoir le temps de se relâcher, on pouvait compter sur un nouvel assassinat aussi épouvantable.
Telle l’attente générale. Que le lecteur se figure donc la véritable frénésie d’horreur, quand, dans le calme de cette attente, qui soupçonnait cependant, et s’y attendait, que le bras inconnu frapperait encore, mais ne supposait pas qu’une audace neuve pourrait s’égaler à ce seul attentat, — alors que tous les yeux veillaient, — soudain, la douzième nuit après le meurtre de Marr, une deuxième affaire du même aspect mystérieux, un assassinat selon le même plan d’extermination, fut perpétré dans le plus proche voisinage.