Messieurs,
J’ai eu l’honneur d’être désigné par votre Comité pour la tâche difficile de lire une conférence-Williams[5] sur l’assassinat considéré comme un des Beaux-Arts. Cette tâche aurait pu être aisée, il y a trois ou quatre siècles, alors que l’art était peu compris et que peu de grands modèles s’étaient montrés. Mais dans cet âge-ci, après que des chefs-d’œuvre parfaits ont été exécutés par des professionnels, il faut évidemment que, dans le style de la critique qui s’y attache, le public s’attende quelque peu à un progrès en rapport. La pratique et la théorie doivent marcher pari passu.
On commence à voir qu’il entre dans la composition d’un bel assassinat quelque chose de plus que deux imbéciles, l’un qui tue et l’autre qui soit tué, un couteau, une bourse, et une allée obscure. Le dessin, messieurs, le groupement, la lumière et l’ombre, la poésie, le sentiment sont maintenant estimés indispensables à des essais de cette nature. M. Williams a élevé chez nous tous l’idéal du meurtre, et pour moi personnellement, il a par conséquent rendu plus profonde la difficulté de ma tâche. Comme Eschyle ou Milton pour la poésie, comme Michel-Ange pour la peinture, il a amené son art à un point de colossale sublimité, et, ainsi que l’observe M. Wordsworth, il a, en quelque sorte « créé le goût par lequel on devra jouir de lui ».
Esquisser l’histoire de l’art et en éclairer les principes par la critique, c’est ce qui reste le devoir du connaisseur, ou de juges d’une bien autre trempe que les juges d’assises de Sa Majesté.
Avant de commencer, souffrez que je dise un mot ou deux à de certains faquins qui affectent de parler de notre société comme si elle était, à un degré quelconque, immorale dans son but. Immorale ! Jupiter me protège, Messieurs ! qu’est-ce donc qu’on veut dire par là ? Je suis pour la moralité, et je le serai toujours, et pour la vertu, et pour tout cela. Et certes, j’affirme, et j’affirmerai toujours (quoi qu’il en puisse résulter) que l’assassinat constitue une ligne de conduite inconvenante, hautement inconvenante, et je n’hésite pas à déclarer que tout homme qui commet un assassinat doit avoir des façons de penser fort incorrectes et des principes véritablement inexacts. Bien loin de l’aider et de l’encourager en lui désignant la cachette de sa victime — ce qu’un grand moraliste d’Allemagne déclarait être le devoir de tout homme de bien[6] — je souscrirais un shilling et six pence pour qu’il fût arrêté…, ce qui fait dix-huit pence de plus que ce que les moralistes les plus éminents ont souscrit dans ce but jusqu’à ce jour. Mais quoi, enfin ? Toute chose a, dans ce monde, deux anses. L’assassinat, par exemple, peut être saisi par son anse morale (c’est ce qu’on fait, en général, en chaire ou à Old Bailey) et c’est là, je le confesse, son côté faible ; mais il peut aussi être traité esthétiquement, comme disent les Allemands, c’est-à-dire dans ses rapports avec le bon goût.
Pour illustrer ceci, j’aurai recours à l’autorité de trois personnages éminents, à savoir : Samuel Taylor Coleridge, Aristote, et M. Howship, le chirurgien.
Commençons par S. T. Coleridge.
Une nuit, il y a de cela plusieurs années, je prenais avec lui le thé dans Berners Street (qui, soit dit en passant, pour une rue si courte, a été extraordinairement féconde en hommes de génie)[7]. D’autres personnes étaient là avec moi ; et, au milieu de considérations charnelles sur le thé et les rôties, nous nous délections tous à boire une dissertation au sujet de Plotin, sur les lèvres attiques de S. T. Coleridge. Soudain un cri s’éleva : Au feu ! au feu ! Et tous, maître et disciples, Platon et οἱ περὶ τον Πλατωνα, nous nous ruâmes au dehors, avides du spectacle. Le feu était dans Oxford Street, chez un facteur de pianos. Et, comme cela promettait d’être un incendie de conséquence, j’eus du chagrin que des engagements m’obligeassent à quitter la société de M. Coleridge avant que les choses en fussent venues à leur période décisif.
Quelques jours plus tard, je rencontrai mon hôte platonicien, je lui rappelai l’incendie en le priant de me faire connaître comment ce spectacle si prometteur s’était terminé. « Oh ! monsieur, dit-il, il a fini si mal que, unanimement, nous nous sommes mis à le siffler. »
Or quelqu’un supposera-t-il que M. Coleridge, trop gras pour être un personnage de vie active, mais sans nul doute digne chrétien, que ce bon S. T. Coleridge, dis-je, fût un incendiaire, ou seulement capable de souhaiter du mal au pauvre homme et à ses pianos (dont plusieurs, je pense, avec claviers additionnels) ? Au contraire, je le tiens pour être de cette espèce d’hommes qui, j’en oserais gager ma vie, mettraient, en cas de nécessité, la main à la pompe, encore qu’il soit plutôt gras pour donner une preuve si ardente de sa vertu. Mais quel était, ici, le cas ? La vertu n’était en rien intéressée. Une fois arrivées les pompes à feu, toute moralité s’en remettait au bureau des assurances. Et puisque tel était le cas, il avait bien le droit de satisfaire son goût. Il avait laissé son thé. N’allait-il rien avoir en retour ?