Je maintiens que l’homme le plus vertueux, ces prémisses établies, était autorisé à se faire une volupté de l’incendie et à le siffler, aussi bien que tout autre spectacle qui eût élevé une attente dans l’esprit public pour, ensuite, la décevoir.

Puis, si je cite une autre grande autorité, que dit le Stagyrite ? Celui-ci, (dans le 5e livre, je crois bien, de sa Métaphysique)[8] décrit ce qu’il appelle κλεπτὴν τέλειον, c’est-à-dire un voleur parfait, et, quant à M. Howship[9], dans un de ses ouvrages sur l’Indigestion, il ne se fait pas scrupule de parler avec admiration d’un certain ulcère qu’il a vu, et auquel il accorde le titre de « bel ulcère ».

Or, est-il quelqu’un pour prétendre que, considéré abstraitement, un voleur pût apparaître à Aristote sous le caractère de la perfection, ou que M. Howship pût être amoureux d’un ulcère ? Aristote, on le sait bien, était lui-même un tel caractère moral que non content d’écrire sa Morale à Nicomaque en un volume in-8o, il écrivit encore un autre système appelé Magna Moralia ou Grandes Morales. Or il est impossible qu’un homme qui compose n’importe quelle morale, grande ou petite, puisse admirer un voleur per se ; et, pour M. Howship, on sait qu’il fait la guerre à tous les ulcères et que, bien loin de se laisser séduire par leurs charmes, il s’efforce de les bannir du comté de Middlesex.

Mais la vérité est que, répréhensibles per se, cependant, par rapport à d’autres de leur espèce, et un voleur et un ulcère peuvent avoir des degrés infinis de mérite. L’un et l’autre sont des imperfections, c’est vrai ; mais, être imparfait étant leur essence, la grandeur même de leur imperfection devient leur perfection. Spartam nactus est, hanc exorna. Un voleur comme Autolycus ou le naguère fameux George Barrington[10], et un hideux ulcère phagédénique, superbement déterminé, et progressant régulièrement par tous ses stades naturels, peuvent non moins justement être regardés comme l’idéal de leur espèce que la rose moussue comme la plus irréprochable parmi les fleurs, dans son développement depuis le bouton jusqu’à « la brillante fleur consommée », ou comme parmi les fleurs humaines, la plus magnifique jeune femme, revêtue de toute la pompe féminine.

Et ainsi, non seulement un idéal d’encrier peut être imaginé, comme l’explique M. Coleridge dans sa célèbre correspondance avec M. Blackwood[11], — ce qui, pour le dire en passant, ne va pas si loin, puisqu’un encrier est une sorte de chose louable et un élément précieux de société, — mais jusqu’à l’imperfection même peut avoir son idéal ou son état parfait.

Vraiment, Messieurs, je vous demande pardon de tant de philosophie en une fois ; et maintenant laissez-moi l’appliquer.

Lorsqu’un meurtre sera, dans le temps paulo post futurum, non pas accompli, non même (selon un purisme moderne) à s’accomplir, mais seulement sur le point d’être accompli, et que la rumeur en viendra à nos oreilles, par tous les moyens traitons-le moralement. Mais supposez-le fini et passé, et que vous puissiez en dire, τετέλεσται, il est terminé ou (dans ce molosse adamantin de Médée) εἴργασται, il est fait, c’est un fait accompli[12] ; supposez le pauvre homme assassiné hors de peine, et le misérable qui a effectué la chose disparu en coup de feu, nul ne sait où ; supposez, enfin, que nous ayons fait de notre mieux en nous harassant les jambes pour faire trébucher le compagnon dans sa fuite, mais le tout en vain — « abiit, evasit, excessit, erupit », etc… pourquoi dès lors, dis-je, de quelle utilité l’usage de plus de vertu ? On a donné assez à la morale : voici venir le tour du goût et des Beaux-Arts. Ç’a été une triste chose, sans doute, très triste ; mais nous n’y pouvons rien. C’est pourquoi tirons d’une chose mauvaise le meilleur parti ; et, puisqu’il est impossible d’en rien marteler dans un but moral, traitons-la esthétiquement et voyons si on la peut estimer en ce sens. Voilà la logique de l’homme sensible ; et que s’ensuit-il ? Nous sécherons nos larmes, et nous aurons la satisfaction, peut-être, de découvrir qu’une affaire qui, considérée moralement, était choquante et ne tenait pas debout, si elle est soumise aux principes du goût, parviendra à être un ouvrage méritoire. Ainsi tout le monde sera content ; le vieux proverbe est justifié que c’est un mauvais vent celui qui ne souffle le bien à personne ; l’amateur, au lieu de paraître bilieux et hargneux par une attention trop serrée à la vertu, commence à ramasser ses miettes ; et l’hilarité générale l’emporte. La vertu a fini son temps ; et désormais, Virtù, chose si approximativement la même qu’elle ne diffère que par une seule lettre (qui à coup sûr ne vaut pas qu’on barguigne ou qu’on marchande) — Virtù, je le répète, et le goût du connaisseur ont licence de se pourvoir pour eux-mêmes. C’est par ces principes, Messieurs, que je me propose de guider vos études depuis Caïn jusqu’à M. Thurtell. Donc, à travers cette grande galerie du meurtre, marchons ensemble la main dans la main, en les délices de l’admiration, cependant que je m’efforcerai de fixer votre attention sur les objets d’une critique profitable.

Le premier meurtre vous est familier, à tous. Comme inventeur du meurtre, et comme père de l’art, Caïn a dû être un homme de génie de premier ordre. Tous les Caïns furent des hommes de génie. Tubal Caïn a inventé les tubes, je crois, ou quelque chose de semblable. Mais quels qu’aient pu être l’originalité et le génie de l’artiste, tout art était alors dans l’enfance ; et les œuvres sorties de tous ces ateliers doivent être critiquées avec le souvenir de cela. Même l’œuvre de Tubal serait probablement peu approuvée aujourd’hui à Sheffield. C’est pourquoi de Caïn (j’entends du premier Caïn) ce n’est pas le dénigrer que de dire que son action fut seulement tant bien que mal. Milton, cependant, peut-on supposer, en a pensé autrement. Par sa manière de rapporter la chose, il semble, en effet, que ce fut là, à ses yeux, l’assassinat favori, car il le retouche avec une inquiétude très apparente de son effet pittoresque :

De quoi le laboureur sentit une rage intérieure, et comme il causait avec le berger, il le frappa au milieu de la poitrine d’une pierre qui lui fit rendre la vie : il tomba, et mortellement pâle, exhala son âme gémissante, avec un torrent de sang répandue.

Par. Perdu, Livre XI[13].

Là-dessus, Richardson le peintre, qui avait l’œil à l’effet, remarque ce qui suit dans ses Notes sur le Paradis Perdu, p. 497 : « On a cru, dit-il, que Caïn coupa (comme on dit communément) le sifflet au corps de son frère au moyen d’une grosse pierre : Milton parle ainsi, en y ajoutant, de plus, la grande plaie. » C’était, en cet endroit, une addition judicieuse ; car la grossièreté de l’instrument, si non relevée et enrichie par une chaude et sanglante couleur, aurait eu par trop l’air simple de l’école sauvage, comme si l’acte avait été perpétré par un Polyphème, sans science, sans préméditation, sans rien qu’un os de mouton. Mais je suis surtout satisfait de ce perfectionnement en ce qu’il implique que Milton fut un amateur. Quant à Shakespeare, il n’en fut jamais de meilleur, témoin sa description de Duncan tué, de Banquo, etc… et enfin, par-dessus tout, témoin son incomparable miniature, dans Henri VI, de Gloucester assassiné[14].