Les origines de l’art une fois établies, il est pitoyable de voir comme il sommeilla sans aucun progrès durant les âges. En effet, je vais être maintenant obligé de sauter par-dessus tous les meurtres sacrés ou profanes, comme entièrement indignes de votre attention, jusqu’à longtemps après le début de l’ère chrétienne. La Grèce, même dans le siècle de Périclès, n’a produit aucun meurtre, ou du moins on ne se souvient d’aucun qui soit du plus léger mérite ; et Rome eut trop peu d’originalité de génie dans aucun des arts pour réussir où son modèle lui manquait[15]. De fait, la langue latine succombe à l’idée même du meurtre. « L’homme fut assassiné » — comment dit-on cela, en latin ? Interfectus est, interemptus est, ce qui n’exprime qu’un homicide ; aussi la latinité chrétienne du moyen âge fut-elle obligée d’introduire un mot nouveau, et tel que la faiblesse des conceptions classiques ne s’y haussa jamais. Murdratus est, dit le dialecte plus sublime des temps gothiques. En même temps, l’école juive d’assassinat gardait vivant tout ce qu’on connaissait de l’art jusqu’à ce jour, et peu à peu le transférait au monde occidental. En vérité, l’école juive a toujours été respectable dans sa période médiévale, comme le démontre le cas de Hugues de Lincoln, honoré de l’approbation de Chaucer, à l’occasion d’un autre ouvrage de la même école qui, dans les Contes de Canterbury, se trouve placé dans la bouche de la Dame Abbesse[16].
Mais, pour revenir un moment à l’antiquité classique, je ne puis m’empêcher de penser que Catilina, Clodius et quelques autres de cette coterie eussent fait des artistes de premier ordre ; et il est de tous point regrettable que l’affectation de Cicéron ait privé son pays de la seule chance qu’il eût de se distinguer dans cette partie. Comme sujet de meurtre, nulle personne n’eût convenu mieux que lui. O Gemini ! comme il eût hurlé de terreur, s’il avait entendu Cethegus sous son lit. C’eût été vraiment divertissant de l’écouter ; et convaincu je suis, messieurs, qu’il aurait préféré l’utile de ramper dans un cabinet ou même dans un cloaque, à l’honestum de faire face à l’audacieux artiste.
J’arrive maintenant aux temps obscurs, — (par quoi nous qui parlons, entendons, avec précision, par excellence[17], le dixième siècle comme méridien, et les deux siècles immédiatement antérieur et postérieur, la pleine nuit s’étendant de l’an 888 à l’an 1111) — ; ces temps devaient naturellement être favorables à l’art de l’assassinat, comme ils le furent à l’architecture d’église, au vitrail, etc. ; et, en effet, vers l’extrême fin de cette période, surgit une grande figure de notre art, — je veux dire le Vieux de la Montagne. Éclatante lumière, à coup sûr, et je n’ai pas besoin de vous dire que le mot même d’assassin provient de lui[18]. C’était un amateur si ardent qu’une fois un assassin de ses favoris ayant attenté à sa vie, il fut si satisfait du talent montré que, en dépit de la trahison de l’artiste, il le créa duc sur-le-champ, avec transmissibilité en ligne féminine, et lui constitua une pension pour trois générations durant. L’assassinat politique est une branche de l’art qui demande une notice spéciale ; et il serait possible que je fisse à ce propos une lecture entière. Néanmoins j’observerai combien il est étrange que cette branche de l’art ait fleuri par accès intermittents. Jamais l’assassinat politique ne pleut continûment, mais il tombe à verse. Notre temps même peut s’enorgueillir de quelques beaux spécimens, tels que, par exemple, l’affaire de Bellingham avec le premier ministre Perceval[19], le cas du duc de Berry, à l’Opéra de Paris, le cas du maréchal Bessières, à Avignon[20]. Il y a environ deux siècles et demi, il y a eu une très brillante constellation de meurtres de cette espèce. J’ai à peine besoin de dire que je fais particulièrement allusion à ces sept splendides ouvrages : les assassinats de Guillaume Ier d’Orange ; des trois Henri français, à savoir Henri, duc de Guise, qui songeait au trône de France ; Henri III, dernier prince de la ligne de Valois, qui occupait alors le trône, et enfin Henri IV, son beau-frère, qui lui succéda sur ce trône en tant que premier prince de la ligne de Bourbon. Moins de dix-huit ans après, survint le cinquième de la liste, celui de notre duc de Buckingham (vous le trouverez excellemment décrit dans les lettres publiées par Sir Henry Ellis, du British Museum) ; le sixième, celui de Gustave Adolphe, le septième, celui de Wallenstein. O la glorieuse pléïade de meurtres ! et l’admiration s’accroît à songer que de cette brillante constellation de manifestations artistiques, comprenant trois Majestés, trois Hautesses sérénissimes et une Excellence, toutes aient eu lieu dans un laps aussi court que de 1588 à 1635[21]. L’assassinat du roi de Suède, il est vrai, est mis en doute par plusieurs écrivains, Harte entre autres ; mais ils ont tort. Il fut assassiné, et j’estime ce meurtre unique pour son excellence, car il fut assassiné en plein midi, et sur le champ de bataille, trait de conception qu’on ne rencontre en aucune autre œuvre dont je me souvienne. Concevoir l’idée d’un meurtre secret pour un motif secret comme enclos en une petite parenthèse dans la vaste scène de carnage de la bataille générale, cela ressemble au subtil artifice de Hamlet, d’une tragédie dans la tragédie. Vraiment tous ces assassinats peuvent être étudiés avec profit par le connaisseur avancé. Tous sont exemplaires, des modèles de meurtres, des patrons de meurtres, desquels on peut dire :
« Nocturna versate manu, versate diurna »
et surtout nocturna.
Dans ces assassinats de princes et d’hommes d’État, rien n’excite notre étonnement. D’importants changements dépendent souvent de leur mort ; et, de l’éminence où ils se tiennent, ils sont particulièrement exposés comme points de mire à tout artiste possédé du désir ardent de produire un effet théâtral. Mais il y a une autre classe d’assassinats qui a prévalu depuis la première partie du dix-septième siècle, et qui réellement me surprend : je veux dire l’assassinat des philosophes. Car, Messieurs, c’est un fait que tout philosophe éminent, pendant les deux derniers siècles, ou a été assassiné, ou, tout au moins, s’est vu bien près de l’être, — si bien que si un homme se nomme philosophe et qu’on n’ait jamais attenté à sa vie, tenez pour certain qu’il n’y a rien en lui. Et contre la philosophie de Locke, en particulier, je crois que c’est une objection sans réplique (si nous en avions besoin) que, bien qu’il ait porté sur lui sa gorge dans ce monde pendant soixante-douze ans, jamais un homme n’ait condescendu à la lui couper.
Comme ces cas des philosophes ne sont pas très connus, et sont, en général, bons et bien distribués dans leur ordonnance, je lirai ici une digression à ce sujet, surtout dans le but de faire montre de ma science.
Le premier philosophe du dix-septième siècle (si nous exceptons Bacon et Galilée) fut Descartes ; et si jamais on a pu dire d’un homme qu’il ne s’en fallut de rien qu’il fût assassiné, assassiné à un pouce près, — c’est de lui qu’on le peut dire. Voici le cas, tel qu’il est rapporté par Baillet, dans sa Vie de M. Descartes, t. I, pp. 102-103 : — En l’an 1621, Descartes pouvait avoir environ trente-six ans, il faisait selon son habitude une excursion (car il était aussi remuant qu’une hyène) ; et, arrivant à l’Elbe, soit à Gluckstadt ou à Hambourg, il s’embarqua pour la Frise orientale. Ce qu’il pouvait aller faire dans la Frise orientale, personne n’a jamais pu le découvrir ; et peut-être se posa-t-il lui même la question, car, à peine eut-il atteint Embden, qu’il résolut aussitôt de faire voile pour la Frise occidentale ; très impatient de tout retard, il loua une barque avec un petit nombre de matelots pour y naviguer. Il ne fut pas plus tôt sorti en mer, qu’il fit une agréable découverte : c’est qu’il s’était enfermé lui-même dans un antre d’assassins. De son équipage, dit M. Baillet, il découvrit bientôt que c’étaient « des scélérats » — non des amateurs, Messieurs, comme nous sommes, mais des professionnels dont l’ambition, à ce moment, se haussait à lui couper sa gorge individuelle. Mais l’histoire est trop amusante pour l’abréger ; je la donne donc exactement d’après le français de son biographe : « M. Descartes n’avoit pas d’autre conversation que celle de son valet, avec lequel il parloit François. Les Mariniers qui le prenoient plutôt pour un Marchand forain que pour un Cavalier, jugèrent qu’il devoit avoir de l’argent. C’est ce qui leur fit prendre des résolutions qui n’étoient nullement favorables à sa bourse. Mais il y a cette différence entre les voleurs de mer et ceux des bois, que ceux-ci peuvent en assurance laisser la vie à ceux qu’ils volent, et se sauver sans être reconnus : au lieu que ceux-là ne peuvent mettre à bord une personne qu’ils auront volée, sans s’exposer au danger d’être dénoncez par la même personne. Aussi les Mariniers de M. Descartes prirent-ils des mesures plus sûres pour ne pas tomber dans un tel inconvénient. Ils voyoient que c’étoit un étranger venu de loin, qui n’avoit nulle connoissance dans le pays, et que personne ne s’aviseroit de réclamer quand il viendroit à manquer ». — Songez, Messieurs, à ces chiens de Frise discutant un philosophe comme si c’était une pièce de rhum consigné chez quelque courtier de mer. « Ils le trouvoient d’une humeur fort tranquille, fort patiente ; et jugeant à la douceur de sa mine, et à l’honnêteté qu’il avoit pour eux, que c’étoit un jeune homme qui n’avoit pas encore beaucoup d’expérience, ils conclurent qu’ils en auroient meilleur marché de sa vie. Ils ne firent point de difficulté de tenir leur conseil en sa présence, ne croyant pas qu’il sçût d’autre langue que celle dont il s’entretenoit avec son valet ; et leurs délibérations alloient à l’assommer, à le jetter dans l’eau, et à profiter de ses dépoüilles ». Pardonnez-moi de rire, Messieurs, — mais le fait est que je ris chaque fois que je pense à ce cas : deux choses me paraissent si drôles. L’une est l’horrible panique ou « funk » (comme disent les gens d’Eton) où M. Descartes a dû se trouver en entendant esquisser le drame réglé de sa propre mort, de ses funérailles, de sa succession et de l’administration de ses biens. Mais une autre chose qui me paraît encore bien plus bouffonne dans cette affaire, c’est que, si ces chiens de Frise avaient été courageux, nous n’aurions pas de philosophie cartésienne : et comment aurions-nous pu faire sans elle, si l’on considère le monde de livres qu’elle a produit, je laisse le soin de le supputer à tout honorable fabricant de coffres.
Mais poursuivons. En dépit de son énorme funk, Descartes fit mine de combattre, et par ce moyen terrifia ces misérables anti-cartésiens : « M. Descartes, dit M. Baillet, voyant que c’étoit tout de bon, se leva tout d’un coup, changea de contenance, tira l’épée d’une fierté imprévuë, leur parla en leur langue d’un ton qui les saisit, et les menaça de les percer sur l’heure, s’ils osoient luy faire insulte. »
Certes, Messieurs, c’eût été un honneur bien au-dessus des mérites de si chétifs coquins d’être embrochés comme des alouettes par une épée cartésienne ; et c’est pourquoi je suis heureux que M. Descartes n’ait pas privé le gibet en mettant à exécution sa menace, d’autant qu’il n’aurait pu sans doute mener son vaisseau à bon port s’il en avait tué l’équipage, de sorte qu’il aurait croisé à jamais dans le Zuyderzée, où les marins l’auraient pris pour le Hollandais volant retournant vers son pays. La hardiesse… dit son biographe, « qu’il fit paroître pour lors eut un effet merveilleux sur l’esprit de ces misérables. L’épouvante qu’ils en eurent fut suivie d’un étourdissement qui les empêcha de considérer leur avantage, et ils le conduisirent aussi paisiblement qu’il pût souhaiter. »