Peut-être, Messieurs, vous imaginez-vous que, sur le modèle du discours de César à son pauvre passeur : Cæsarem vehis et fortunas ejus, — M. Descartes n’avait eu besoin que de dire : « Chiens, vous ne pouvez pas me couper la gorge, car vous portez Descartes et sa philosophie », et qu’il ait pu, en toute sécurité, les défier de faire ce qu’ils voulaient.
Un empereur allemand avait eu cette même idée, lorsque averti de se garer de la ligne d’une canonnade, il répondit : « Bah ! l’homme, as-tu jamais entendu parler d’un boulet de canon qui ait tué un empereur ?[22] »
Pour un empereur, je ne saurais dire, mais une moindre chose a suffi à déconfire un philosophe, et le grand philosophe européen suivant sans aucun doute a été assassiné. C’est Spinoza.
Je sais très bien que l’opinion commune veut qu’il soit mort dans son lit. Peut-être est-ce vrai, mais il fut assassiné en dépit de tout ; et je vais le prouver à l’aide d’un livre publié à Bruxelles en 1731, intitulé « La Vie de Spinoza, par M. Jean Colerus », avec nombre d’additions d’après une vie manuscrite par l’un de ses amis[23]. Spinoza est mort le 21 février 1677, il avait à peine plus de quarante-quatre ans. Cela déjà par soi-même paraît suspect ; et M. Jean admet qu’une certaine expression dans la vie manuscrite autoriserait la conclusion « que sa mort n’a pas été tout à fait naturelle ». Comme il a vécu dans un pays humide, dans un pays maritime, la Hollande, on pourrait croire qu’il s’adonna beaucoup au grog, ou plus spécialement au punch[24] qu’on venait d’inventer. Sans doute il aurait pu, mais le fait est qu’il n’en est rien. M. Jean l’appelle « extrêmement sobre en son boire et en son manger ». Et, bien que quelques histoires singulières circulassent sur son habitude du jus de la mandragore (p. 140) et de l’opium (p. 144), pourtant aucun de ces articles ne se trouve dans le mémoire de son droguiste. Vivant donc avec une telle sobriété, comment est-il possible qu’il soit mort de mort naturelle à quarante-quatre ans ?
Écoutez le récit de son biographe : « Le dimanche au matin [21 février], avant qu’il fût temps d’aller à l’Église, il descendit encore de sa chambre et parla avec l’Hôte et sa Femme ». A ce moment donc, peut-être à dix heures du matin le dimanche, vous voyez que Spinoza était vivant et se portait bien. Mais, il avait fait venir d’Amsterdam un certain médecin que, dit le biographe, « je ne puis désigner autrement que par ces deux lettres, L. M. » — Cet L. M. avait chargé les gens de la maison d’acheter « un vieux coq » et de le faire bouillir, afin que Spinoza pût prendre du bouillon vers midi. Il fit ainsi, en effet, et mangea un peu du vieux coq de bon appétit, après que l’hôte et sa femme furent rentrés de l’église. « L’après-midi, le Médecin L. M. resta seul auprès de Spinosa : ceux du logis étant retournés ensemble à leurs dévotions. Mais au sortir du sermon, ils apprirent avec surprise que sur les trois heures, Spinosa étoit expiré en la présence de ce Médecin qui, le soir même, s’en retourna à Amsterdam par le bateau de nuit, sans prendre le moindre soin du défunt », et probablement sans prendre beaucoup plus de soin du paiement de sa propre petite note. « Il se dispensa de ce devoir d’autant plus tôt qu’après la mort de Spinosa, il s’étoit saisi d’un ducaton et de quelque peu d’argent que le défunt avoit laissé sur sa table, aussi bien que d’un couteau à manche d’argent, et s’étoit retiré avec ce qu’il avoit butiné. » Ici, vous le voyez, Messieurs, l’assassinat est évident, ainsi que sa nature. C’est L. M. qui a tué Spinoza pour son argent. Le pauvre Spinoza était invalide, maigre et faible. On ne remarqua pas de sang, L. M. sans doute l’a renversé et étouffé sous des coussins — le pauvre homme était déjà à moitié suffoqué par son infernal dîner. Après avoir mâché ce « vieux coq », ce qui veut dire, je pense, un coq du siècle précédent, en quel état pouvait se trouver le pauvre invalide pour lutter debout contre L. M. ? — Mais qui est cet L. M. ? Ce ne peut être à coup sûr Lindley Murray, car je l’ai vu à York en 1825, et, de plus, je ne pense pas qu’il aurait fait une telle chose — même contre un confrère en grammaire : car vous savez, Messieurs, que Spinoza a écrit une grammaire hébraïque très honorable.
Hobbes — pour quelle raison, en vertu de quel principe, je n’ai jamais pu le comprendre — n’a pas été assassiné. C’est là une inadvertance capitale des professionnels du dix-septième siècle, puisque à tout point de vue il était un beau sujet d’assassinat, sauf, en vérité, qu’il était chétif et décharné, mais je puis prouver qu’il avait de l’argent, et (ce qui est très amusant), il n’aurait pas eu le droit de faire la moindre résistance, puisque, d’après lui-même, un pouvoir auquel on ne peut résister, crée l’espèce la plus haute de droit, de sorte que c’est une rébellion de la couleur la plus noire de se refuser à être assassiné quand une force compétente paraît pour vous assassiner.
Cependant, Messieurs, s’il ne fut pas assassiné, je suis heureux de vous assurer que, d’après son propre récit, il a été trois fois très près d’être assassiné — et c’est une consolation. La première fois, au printemps de 1640, il prétend avoir fait circuler un petit manuscrit au nom du roi contre le Parlement[25]. Il n’a jamais pu produire ce manuscrit, mais il dit que « si S. M. n’avait pas dissous le Parlement (en mai), cela eût mis en danger sa vie ». La dissolution du Parlement, cependant, ne fut d’aucune utilité ; car en novembre de la même année[26] s’assembla le Long Parlement, et Hobbes, redoutant une seconde fois d’être tué, s’enfuit en France.
Ceci ressemble assez bien à la folie de John Dennis[27] qui crut que Louis XIV ne ferait jamais la paix avec la reine Anne à moins que lui, Dennis, ne fût livré à la vengeance des Français, et, sur-le-champ, il s’enfuit du bord de la mer, à cause de cette idée.
En France, Hobbes s’arrangea de façon à prendre soin de sa gorge le mieux du monde durant dix ans ; mais au bout de ce temps, en vue de faire sa cour à Cromwell, il publia son Léviathan. Le vieux poltron alors se mit à trembler horriblement pour la troisième fois : il s’imaginait constamment que les épées des Cavaliers étaient sur sa gorge, en se souvenant de quelle manière ils avaient servi les ambassadeurs du Parlement à la Haye et à Madrid : Tum, dit-il dans sa propre vie en un latin de chien[28],
Tum venit in mentem mihi Dorislaus et Ascham ;