Donc, plus rien à faire, que de rappeler son frère. Et c’est ainsi que la femme de l’aubergiste, encore que mutilée, eut la vie sauve, et, dans la suite, guérit. L’aubergiste devait son salut à la potion stupéfiante. Et les assassins joués eurent la douleur de comprendre que leur crime affreux avait été tout à fait inutile. Le chemin, en effet, était libre, à présent, de la salle de société, et, probablement, quarante secondes auraient suffi pour emporter le coffre du trésor qu’ils auraient pu, ensuite, briser et piller à loisir. Mais la crainte d’ennemis qui les surprendraient était trop forte sur eux ; ils se sauvèrent par un chemin qui les fit passer aussitôt à moins de six pieds de l’enfant aux aguets.

Ils traversèrent Manchester de nuit. Quand le jour revint, ils dormaient dans un buisson à une distance de vingt milles de la scène de leur tentative coupable. La deuxième et la troisième nuits, ils poursuivirent leur marche à pied, ne se reposant que pendant le jour. Vers le lever du soleil, le quatrième matin, ils entraient dans un village près de Kirby Lonsdale, dans le Westmoreland. Sans doute ils avaient quitté à dessein la ligne droite du chemin à suivre, car leur but était l’Ayrshire où ils étaient nés, et le vrai chemin les aurait conduits par Shap, Penrith, Carlisle. Ils cherchaient à éviter d’être persécutés par les diligences qui, depuis trente heures, distribuaient à toutes les auberges et à tous les cabarets[63] de la route de petites affiches avec la description de leurs personnes et de leurs costumes. Il se fit, peut-être avec intention, que, ce matin, le quatrième, ils s’étaient séparés, de façon à entrer au village dix minutes l’un après l’autre. Ils étaient épuisés et traînaient la jambe. Dans ces conditions il fut facile de les prendre. Un forgeron les avait, en silence, reconnus en comparant leurs dehors avec la description des affiches. Ils furent atteints facilement et séparément arrêtés. Leur procès et leur condamnation suivirent bientôt à Lancaster, et, dans ce temps-là c’en était la suite nécessaire, ils furent exécutés. Mais l’affaire tombait admirablement dans les limites protectrices de ce qu’on regarderait aujourd’hui comme des circonstances atténuantes, puisque, si un assassinat de plus ou de moins n’était pas pour les détourner de leur projet, du moins ils s’étaient montrés très désireux d’économiser l’effusion du sang, dans la mesure du possible.

Incommensurable, par conséquent, l’intervalle qui les sépare du monstre Williams.

Ils ont péri sur l’échafaud ; Williams, je l’ai dit, a péri de sa propre main, et, conformément à la loi en vigueur alors, il fut enterré au centre d’un quadrivium ou confluent de quatre chemins (en l’espèce, quatre rues), avec un pieu fiché dans son cœur. Et, par-dessus lui, passe à jamais sans repos le tumulte de Londres ![64]

NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
DE L’AUTEUR
DE L’ÉDITEUR ANGLAIS ET DU TRADUCTEUR

[1] L’éditeur anglais du « Recueil des Écrits de Thomas de Quincey » (The Collected Writings of Thomas De Quincey en 14 vol., A. and C. Black, Soho square, Londres, 1897), M. David Masson, professeur émérite de littérature anglaise à l’Université d’Édimbourg, nous apprend que la première des parties dont se compose le présent ouvrage parut dans le numéro de février 1827 de Blackwood’s Magazine, et la seconde dans le numéro de novembre 1839 de la même revue, plus de douze années après la première. — Elles furent réimprimées ensemble sous le même titre en 1854, avec le long post-scriptum qui les suit, dans une édition complète de ses œuvres que fit alors De Quincey lui-même.

Les notes prises à l’édition de M. Masson sont suivies de la lettre : (M).

[2] Sous-titre de l’édition de 1854. Dans Blackwood’s Magazine on lisait simplement : « A l’éditeur de Blackwood’s Magazine. — Monsieur, nous avons tous entendu parler d’une société de protection du Vice, etc… (M)

[3] Cette Société, et d’autres du même genre ont réellement existé en Angleterre pendant la plus grande partie du siècle dix-huitième. Celle que cite ici De Quincey était connue sous le nom de Fraternité des moines de Saint-François, ou Medmenham Club, parce que le lieu de réunion habituel en était un ancien monastère cistercien à Medmenham, Buckinghamshire. (M)

[4] A cette introduction étaient jointes, lors de l’apparition première dans Blackwood’s Magazine, les lignes suivantes, dues à Christopher North, éditeur de la revue et ami de De Quincey.