Le danger était que de ces quatre personnes, dispersées peut-être à travers la maison qui avait deux sorties distinctes, une au moins pût s’échapper et pût, grâce à une connaissance approfondie des chemins environnants, donner l’alarme à des maisons éloignées d’un furlong. Ils prirent le parti de s’en remettre aux circonstances pour la manière de conduire cette affaire, mais cependant, comme il leur paraissait nécessaire de se feindre étrangers l’un à l’autre, il fallut bien se concerter d’avance sur l’esquisse générale de leur plan ; en effet, il leur serait impossible, dans ce but, sans éveiller de violents soupçons, de se rien communiquer sous les yeux de la famille. Cette esquisse comportait, au moins, un meurtre : celui-là fut décidé. Quant au reste, leurs actes dans la suite le montrent à l’évidence, ils désiraient verser aussi peu de sang que possible, pour la réalisation de leur objet final.
Au jour dit, ils se présentèrent, séparément, à la rustique auberge, et à des heures différentes. L’un arriva dès quatre heures de l’après-midi ; l’autre ne vint pas avant sept heures et demi. Ils se saluèrent de loin d’une façon très réservée, et, tout en échangeant le peu de paroles que s’adressent des étrangers, ils ne se montrèrent pas disposés à un commerce plus familier. Mais avec l’aubergiste, à son retour de Manchester, vers huit heures, l’un des frères entra en conversation animée ; il l’invita à prendre un grand verre de punch, et, au moment où l’aubergiste, en sortant de la pièce, le lui permit, il versa dans le punch une cuillerée de laudanum. Peu de temps après, l’horloge sonnait dix heures. L’aîné des Mac-Kean, se déclarant fatigué, demanda qu’on lui indiquât la chambre à coucher, car les deux frères, dès l’arrivée, avaient retenu un lit. L’infortunée servante se présenta, une bougie à la main, pour l’éclairer sur l’escalier.
A ce moment critique, voici comment était distribuée la famille : l’aubergiste, stupéfié par l’horrible narcotique qu’il avait bu, s’était retiré dans une pièce privée joignant la salle publique, dans le dessein de s’y reposer sur un sopha, et heureusement pour son salut, il était considéré comme tout à fait incapable d’action. La femme s’occupait de son mari. Le cadet des Mac-Kean était donc resté seul dans la salle publique. Il se leva alors tranquillement et vint se placer au bas de l’escalier que son frère venait de monter, de façon à être sûr de couper quiconque s’enfuirait de la chambre d’en haut. Dans cette chambre Mac-Kean l’aîné, fut introduit par la servante qui lui indiqua les deux lits dont l’un était déjà occupé, pour une moitié, par l’enfant, et l’autre vide : elle expliqua qu’il fallait que les deux étrangers s’en accommodassent pour la nuit, selon l’arrangement qui leur pourrait agréer. Tout en parlant, elle lui présentait la chandelle ; il la plaça sur la table et, en même temps, il interceptait sa sortie de la chambre, et lui jetait les bras autour du cou comme s’il avait voulu l’embrasser. C’est évidemment ce qu’elle même avait prévu et ce qu’elle s’efforçait d’empêcher. Son horreur on peut l’imaginer, lorsqu’elle sentit la main perfide qui lui étreignait le cou, armée d’un rasoir, lui trancher violemment la gorge. A peine put-elle proférer un cri avant de tomber impuissante sur le plancher.
A cet effroyable spectacle l’enfant avait assisté ; il n’était pas endormi, mais il eut la présence d’esprit de fermer instantanément les yeux. L’assassin s’approcha vivement du lit et examina avec inquiétude l’expression du visage de l’enfant. Il ne se trouva pas satisfait ; il posa la main sur le cœur de l’enfant, pour juger d’après les battements, s’il était ou non agité. Ce fut une épreuve terrible, et, sans nul doute, le sommeil contrefait eût été tout de suite reconnu, quand, soudain, un spectacle terrible attira l’attention de l’assassin.
Grave et silencieuse, tel un spectre, la fille assassinée s’était levée en son délire mortel ; elle se tenait toute droite, elle marcha avec fermeté un moment ou deux, et elle dirigea ses pas vers la porte. L’assassin se détourna pour la poursuivre, et l’enfant, à ce moment, sentant que son unique chance était de fuir tandis que se passait cette scène, bondit hors du lit. Sur le palier, à la tête de l’escalier, était un des assassins, au pied de l’escalier était l’autre. Qui pourrait croire que l’enfant eût l’ombre d’une chance d’échapper ? Et pourtant de la façon la plus naturelle il surmonta tous ces obstacles. L’enfant, dans son horreur, posa la main gauche sur la balustrade, et s’élança par-dessus, d’un grand saut qui le déposa au bas de l’escalier, sans toucher une seule marche.
Ainsi il avait efficacement dépassé l’un des assassins ; l’autre était encore, il est vrai, à dépasser, et ce lui aurait été impossible sans un incident inattendu. La femme de l’aubergiste s’était alarmée du faible cri de la jeune fille ; elle était sortie en hâte de la salle réservée pour lui porter secours ; au pied de l’escalier elle avait été arrêtée par le plus jeune des frères, et, à ce moment, elle se débattait contre lui. La confusion de ce débat de la vie à la mort avait permis au jeune garçon de passer en tourbillon à côté d’eux.
Il eut la bonne fortune de tourner par la cuisine où donnait une porte dérobée, fermée d’un simple verrou, et qui s’ouvrit à son toucher ; par cette porte il se rua en plein champ.
A ce moment le frère aîné se trouva libre pour le poursuivre, par la mort de l’infortunée jeune fille. On ne peut douter que dans son délire l’image qui occupait ses pensées était celle de la société qui se réunissait une fois par semaine. Elle l’imaginait en séance, sans doute, et vers son local, pour se mettre en sûreté et réclamer du secours, elle allait en chancelant. Elle entra et, dès la porte passée, elle tomba par terre et, tout de suite, expira.
L’assassin, qui l’avait suivie pas à pas, se vit donc libre de poursuivre le jeune garçon. En ce moment critique, tout était en jeu, et si l’enfant n’était pas pris, l’entreprise était ruinée. Il dépassa donc son frère et la femme de l’aubergiste sans s’arrêter, et se précipita par la porte ouverte, à travers les champs. Une seconde de plus et peut-être il serait trop tard.
L’enfant avait la nette conscience que s’il continuait à découvert il n’aurait aucune chance d’échapper à un homme jeune et fort. Il courut donc tout à coup à un fossé, dans lequel il roula la tête la première. Si l’assassin s’était hasardé à procéder à loisir à l’examen du fossé le plus proche, il aurait aisément découvert l’enfant — que sa chemise blanche rendait si visible. Mais il perdit courage, pour avoir manqué à arrêter la fuite de l’enfant. De seconde en seconde son désespoir grandissait. Que l’enfant ait réussi seulement à s’échapper jusqu’aux fermes du voisinage, une troupe d’hommes pouvait être réunie dans les cinq minutes, et déjà il pouvait être devenu malaisé pour lui et pour son frère, qui connaissaient mal les chemins des champs, de s’échapper si leur retraite était coupée.